Contrairement à ce qui a été répété, la mobilisation du 19 mars, comme celle du 29 janvier, a reposé sur les bases sociales limitées de la fonction publique. Les grévistes et les manifestants se sont principalement recrutés parmi les salariés de l’État. Or, si la fonction publique a manifesté, ce n’est pas parce qu’elle est frappée par la crise économique, puisqu’elle ne craint rien. Ils ont beau s’en défendre, les fonctionnaires manifestent pour eux-mêmes, c’est-à-dire contre les réformes qui, certes, les concernent mais qui pourtant ne menacent ni leurs salaires ni leurs emplois. Le fait que l’opinion publique, dans son ensemble, ait regardé cette mobilisation avec une certaine bienveillance, même une forme de sympathie, ne suffit pas pour accréditer la thèse d’un vaste mouvement de protestation.
Ce que l’on voit aujourd’hui ce sont des salariés de la fonction publique qui tirent avantage du climat d’inquiétude engendré par la crise afin de s’opposer plus efficacement à la réforme de l’État. En d’autres termes, les salariés du public profitent de la crise économique en captant à leur profit l’inquiétude qu’elle suscite légitimement parmi les actifs du secteur privé.
Le souci de la vérité oblige à dire que, parmi tous les salariés, les fonctionnaires sont en train de devenir les grands gagnants de la globalisation. Plus le monde économique devient instable, plus leur statut et leurs conditions de travail sont valorisés et plus ils sont favorisés. Plus l’économie est compétitive, plus la protection dont ils jouissent est plus avantageuse ; plus les salariés du privé paraîtront bousculés, plus les salariés du public paraîtront protégés. Les fonctionnaires constituent la seule catégorie d’actifs que la globalisation n’affecte pas. À l’abri de ce que l’on pourrait appeler un « bouclier statutaire », les salariés de la fonction publique n’ont désormais plus rien à voir avec les classes populaires en général et la classe ouvrière en particulier. Un processus de séparation s’est mis en route, conduisant le salariat public à ressembler de moins en moins au salariat privé. La globalisation et la crise économique précipitent ce processus.
Au cours des 25 dernières années, les salariés du secteur privé ont vu leurs conditions de travail se fragiliser de plus en plus, sans que l’État fasse beaucoup pour eux. Or, pendant cette même période, ce même État n’a pas hésité à prélever une part toujours plus grande de la richesse nationale pour recruter et rémunérer ses agents, dont le nombre est passé de 3,8 millions à plus de 5,2 millions entre 1982 et 2006. Si la croissance forte des Trente Glorieuses avait permis de financer l’augmentation continue de cette nouvelle classe sociale, les revers de conjoncture et le vieillissement démographique ont amené les gouvernements à tenter de réduire la part revenant à la fonction publique dans les dépenses de l’État, mais en vain jusqu’ici.
Désormais, la puissance publique est enlisée dans les marécages du surendettement. Aujourd’hui, notre État ne dispose même plus des ressources nécessaires pour accomplir sa mission de solidarité et d’investissement. Le déficit annuel de notre budget est de 100 milliards d’euros ! Ce ne sont pas les 458 millions du fameux bouclier fiscal qui y changeraient quelque chose. Résultat, tout ce qu’un gouvernement décide de dépenser, il doit le financer ou bien par une économie de dépense ou bien par un emprunt supplémentaire sur les marchés financiers. Nous devons déjà 1 400 milliards d’euros ! Le seul fait de payer les intérêts de cet emprunt colossal, sans rembourser un seul centime de capital, nous coûte chaque année 51 milliards d’euros, ce qui représente le deuxième budget de l’État, derrière le budget de l’éducation nationale (58 milliards d’euros). L’intérêt de la dette dépasse la valeur de l’impôt sur le revenu et approche le total des bénéfices du CAC 40 (59 milliards en 2008).
La globalisation, associée au vieillissement démographique, est en train d’accentuer dramatiquement ces déséquilibres d’une ampleur inédite et qui deviennent la source de nouvelles inégalités, particulièrement criantes et sur lesquelles notre société reste pourtant étrangement silencieuse. Ces nouvelles inégalités témoignent du fait qu’aujourd’hui, et pour longtemps, les intérêts de la fonction publique sont entrés en contradiction avec les intérêts du salariat privé.
La société française est sous l’emprise d’un étrange mécanisme où les plus exposés, les plus fragiles, sont mobilisés, à leur insu, pour garantir aux salariés les mieux protégés du monde la pérennité et l’intégrité de leurs avantages dans une économie surendettée et dans un monde de plus en plus compétitif. Le 19 mars comme le 29 janvier, les opposants à la politique du gouvernement se comptaient principalement parmi les salariés de la fonction publique parce qu’il s’agissait, quoi qu’on en dise, de s’opposer à des réformes spécifiquement dédiées à la fonction publique. Mais ce n’est qu’en s’appropriant l’inquiétude d’une société confrontée à la crise que les salariés de l’État parviennent à déstabiliser le gouvernement. Dans le monde du travail, force est de constater qu’une singulière redistribution se réalise au détriment des plus fragiles et au profit des mieux dotés.
Si la diminution du poids de la fonction publique devait échouer, il deviendrait impossible de transférer vers les salariés du privé une plus grande partie de la richesse nationale qui est aujourd’hui consommée par l’État. Dans un pays censé avoir la passion de l’égalité et le culte de la redistribution, le résultat serait plus que paradoxal. Face à la crise et dans la globalisation, la justice sociale suppose la réforme de l’État.