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nosdeputes.fr : « Mr Hacker goes to Parliament… »

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Le 16 septembre dernier, à l’occasion de la rentrée parlementaire en France, est apparu sur le Web le site nosdeputes.fr, dont l’ambition affichée est de « mettre en valeur l’activité parlementaire des députés de l’Assemblée nationale française ». Conçu comme une plate-forme de médiation entre citoyens et députés, ce site vise, d’une part, à synthétiser les différentes activités législatives et de contrôle du gouvernement, et invite, d’autre part, les internautes, les « citoyens » à participer et à s’exprimer sur les débats parlementaires « en partageant leur expertise lorsque cela leur semble utile ».Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce site n’émane pas du service Web de l’Assemblée nationale, qui avait mis en ligne son propre outil de veille en juillet dernier – service se résumant à l’envoi de mails d’alerte aux internautes le désirant, sur des thèmes ou des documents spécifiques.
Il n’émane pas non plus d’une volonté gouvernementale visant à renforcer le lien entre les députés et les citoyens, mais il est l’œuvre d’un collectif baptisé Regards citoyens, dont on apprend simplement, dans différents entretiens avec les médias, qu’il est composé de quelques jeunes passionnés d’informatique, âgés de 17 à 30 ans, mobilisés contre la loi création et Internet, évoluant dans la mouvance du logiciel libre – un des porte-parole de ce collectif est vice-président de l’Association pour la promotion et la défense du logiciel libre (APRIL). On apprend aussi que l’idée de ce site a germé sur un forum anti-hadopi du magazine en ligne Numerama. En lisant quelques interviews, on apprend encore que certains membres de ce collectif ont également participé au site deputesgodillot.info – site parodique destiné à dénoncer l’attitude, perçue comme suiviste, des députés de la majorité s’alignant sur la position du gouvernement dans la préparation et le vote de la loi création et Internet.

Bandeau de la page d’accueil homepage du site nosdeputes.fr

Avant de se jeter de manière hâtive sur deux hypothèses symétriques – l’antiparlementarisme d’un côté et la thèse de la génération spontanée de l’autre –, il convient d’y regarder d’un peu plus près en essayant de montrer que cette initiative s’inscrit dans le sillage d’un mouvement qui s’est déployé au cours des dix dernières années ; et de réfléchir à la nature même de ce dispositif, qui s’articule à un travail de réflexion sur l’apport des dernières technologies digitales – en particulier celles du Web 2.0 et du Web sémantique – en matière de vie publique et politique.
Précisons tout d’abord que nous n’avons pas eu encore l’occasion de rencontrer les créateurs de ce site. Cet article propose donc quelques pistes inspirées par l’étude du site et les propos des concepteurs publiés sur Internet à propos d’un dispositif qui reste encore à l’état d’ébauche et dont on ne connaît pas encore la pérennité.

La loi, c’est comme le code, on peut la « hacker »

Cette phrase, qui peut paraître étonnante, est extraite d’une interview d’un des responsables de la campagne eucd.info, que nous avions réalisée il y a trois ans pour le numéro 21 de la revue Médiamorphoses, intitulé « Comment s’écrit la loi ? » La rencontre entre le code informatique et la loi n’est pas nouvelle et remonte presque aux origines de l’informatique. C’est même l’une des spécificités de l’informatique – de nombreux chercheurs l’ont soulignée – que de se poser la question du droit et en particulier du droit d’auteur. Pour la première fois, en effet, dans l’histoire du copyright anglo-saxon et du droit d’auteur français, des non-spécialistes se saisissent de cette question pour en faire une véritable cause d’engagement citoyen et politique. La raison en est assez simple : l’innovation en informatique implique de manière quasi consubstantielle la circulation de la connaissance. Il est donc nécessaire de garantir cette libre circulation de la connaissance contre tous ceux, soutiennent-ils, qui voudraient la restreindre en la privatisant, à travers une réflexion sur la question de la propriété intellectuelle et la mise en place de solutions concrètes (licences d’usage, notamment).
L’objet de cet article est non pas de retracer toute l’histoire, déjà abondamment documentée, de ce mouvement, mais de rappeler que cet activisme visant la promotion du logiciel libre et, par extension, de la culture libre est le terreau dans lequel s’enracine profondément ce site. Il faut donc rappeler que c’est à partir de 2001, à l’occasion de la réflexion autour de la transposition en droit français de la directive européenne sur l’harmonisation de certains aspects du droit d’auteur et des droits voisins dans la société de l’information (EUCD), que la mobilisation des défenseurs du logiciel libre a franchi une étape significative. Si les débats sur les droits d’auteur et sur la brevetabilité du logiciel en France et en Europe restaient encore relativement confidentiels, la proposition de loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information (DADVSI) a été le catalyseur qui a conduit de très nombreux ingénieurs, techniciens, activistes, simples internautes ou citoyens à s’impliquer concrètement dans la vie parlementaire, en partant du constat que les députés ne pourraient pas voter une loi qui ne soit pas équilibrée s’ils n’en connaissaient pas les enjeux. On ne manquera pas de s’étonner qu’un milieu composé pour une grande partie de techniciens se mobilise sur des enjeux touchant à des productions culturelles. Il faut dire que les opposants à ce projet de loi, réunis autour de l’initiative EUCD.info, avant de poser des questions intrinsèquement culturelles, se sont d’abord inquiétés des effets que cette loi pouvait avoir à la fois sur la diffusion du logiciel libre dans la société et sur l’avenir de l’innovation technologique en France.
La campagne EUCD.info, au-delà du fait qu’elle a fédéré autour d’elle un très grand nombre d’internautes et d’entreprises, a réalisé auprès des députés un travail de pédagogie de très longue haleine, allant même jusqu’à participer à la rédaction d’amendements se jouant parfois des arcanes du droit. Ciblant plutôt les attachés parlementaires, souvent plus jeunes et plus au fait de ces technologies que les députés eux-mêmes, ces activistes, parfois aidés par des juristes, ont pris le temps d’expliquer concrètement les implications techniques, sociales – voire culturelles – de cette loi en en montrant les défauts, les travers ou parfois les aberrations, qui rendront plus tard, nous le savons maintenant, cette loi inapplicable.
Ce travail d’expertise auprès des parlementaires a conduit à une très forte mobilisation des internautes, qui se sont intéressés – et parfois de manière extrêmement précise – aux questions parlementaires, allant jusqu’à commenter le règlement de l’Assemblée. Pendant toute la durée des débats et pour contrebalancer les lobbys de l’industrie musicale ou cinématographique, non seulement les animateurs de la campagne EUCD.info se trouvaient auprès des députés hostiles à cette loi, mais des internautes plus anonymes les encourageaient et même parfois les conseillaient par l’intermédiaire de mails ou de listes de discussion. Cette mobilisation s’est par exemple traduite, au moment des débats à l’Assemblée nationale, par un fort taux d’audience sur le site de l’Assemblée – et en particulier sur la fenêtre de visualisation du stream de l’Assemblée. Les députés ne s’y sont pas trompés : pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’Assemblée nationale, les députés s’apercevaient qu’ils étaient filmés et prenaient constamment à témoin les dizaines des milliers d’internautes qui les regardaient. Certains députés – et pas seulement de l’opposition – ont même affirmé qu’il s’agissait là du premier exercice de démocratie participative, tant les « deux chambres » communiquaient entre elles. L’image des deux chambres (illustrée par la photographie reproduite plus bas, où l’on voit sur un écran le stream de l’Assemblée et sur un autre un chat entre les internautes autour de ces questions) est particulièrement intéressante. Il s’agit en effet non pas de l’Assemblée nationale et du Sénat, mais de l’Assemblée nationale et de la chambre dans laquelle vit le citoyen.

François Schnell (CC)

Il importe de préciser que le travail réalisé par ces experts dans leur domaine – et profanes des questions parlementaires – a transcendé les groupes parlementaires et les clivages partisans : dans tous les groupes (à part peut-être chez Les Verts), on pouvait retrouver d’ardents défenseurs et d’ardents opposants de la loi DADVSI. L’intelligence de ces « lobbyistes » d’un nouveau genre, auxquels certains accoleront le néologisme astroturfeur, a été de se jouer des clivages traditionnels (majorité/opposition, droite/gauche, jeunes/vieux et même parfois hommes/femmes) pour insister à chaque fois de manière tactique sur l’argument le plus recevable par tel ou tel député (la liberté de la culture pour certains, l’accès à la connaissance et aux bibliothèques pour d’autres, l’exception pédagogique, l’indépendance ou la sécurité nationale pour les troisièmes…). On comprend donc que le prisme qui organise les représentations politiques de ces activistes soit non pas le groupe politique – et par extension le parti –, mais le député lui-même, qu’il s’agit d’interpeller sur ces questions pointues d’informatique et de propriété intellectuelle.
On peut dire que l’activisme qui a entouré la loi création et Internet visant à instaurer une riposte « graduée » contre les internautes téléchargeant des contenus illicites a profité totalement de cette expérience. Les formes d’expression autour de la loi ont été plus visibles encore à travers les architectures participatives développées aujourd’hui sur Internet, avec des messages sur Twitter et sur les sites de réseaux sociaux, des remix vidéo postés sur YouTube et Dailymotion, des hoax en tout genre (faux sites, faux routeurs…). Au sein de cet activisme intergénérationnel, le collectif La Quadrature du Net a pris le relais d’EUCD.info en choisissant de centrer sa campagne sur les médias mainstream plus que sur les parlementaires eux-mêmes. Mais, sans y voir un quelconque lien de cause à effet, il est clair que le rapport de force a pris le pas à l’occasion de la discussion de la loi création et Internet sur le travail d’expertise d’un nouveau genre initié par EUCD.info – chacun se caricaturant dans ses prises de position. Le site deputesgodillot.info ainsi que la campagne de « defacing » menée à notre grand étonnement par la ligue ODEBI en sont probablement les illustrations les plus caricaturales.
Reste que, malgré ces contradictions – voire ces dérives qui peuvent parfois desservir la cause qu’elles sont censées promouvoir en nourrissant un antiparlementarisme à bien des égards grégaire et alimentant un populisme très en vogue depuis quelques années dans la société française –, ce débat (d’aucuns parleraient d’issues) a non seulement alphabétisé toute une génération aux questions parlementaires, mais de surcroît leur a permis de comprendre la loi : la loi, c’est juste du code, et le code, ça se « hacke ». Pour cette génération, pour ces acteurs, entrer en politique, c’est « hacker » le code – code qui peut indifféremment être celui de la loi ou celui de l’informatique. Il s’agit là à l’évidence d’une métaphore heuristique qui leur permet de s’engager en apportant leur propre vision de la politique.

Civic Hack vs. Gov 2.0 : une voie française vers la transparence ?

C’est probablement d’une vision réflexive de la politique, alimentée par cette expérience de mobilisation, que nous parle le site nosdeputes.fr – plus en tout cas que les caricatures qui en ont été faites jusqu’à présent. Il ne s’agit en effet pas d’« évaluer » son député, comme l’affirme le site Internet de l’Express – rappelant en cela l’expérience malheureuse du site parlorama.eu, qui, durant la campagne électorale européenne, proposait de visualiser les absences des députés européens avant de fermer définitivement sous la pression de ces mêmes députés.
On ne peut pas supposer non plus que ce site qui, d’après ses promoteurs, rassemble les 300 000 interventions en commission et en hémicycle, les 50 000 questions écrites et les 30 000 amendements, les relevés de présence des députés dans l’hémicycle ou en séance de la treizième législature mis en base de données n’ait été réalisé que pour faire la démonstration, comme le suggérerait un article du magazine en ligne Numerama – pourtant proche des promoteurs du projet –, que l’activité de tel ou tel député pro-hadopi relève de l’encéphalogramme plat1.
Si l’on admet l’hypothèse, corroborée par ses créateurs eux-mêmes, que ce site constitue la forme d’entrée en politique de toute une série d’acteurs proches des milieux de l’informatique et de la culture libre – qui se sont de surcroît formés dans cette véritable bataille des droits d’auteur en France –, on peut dire qu’il reflète une manière de « lire » le code de la loi et de « visualiser » l’activité parlementaire en passant par le prisme des outils contemporains : à savoir le Web libre, dynamique et sémantique, les bases de données, la culture de la contribution, etc.
Cette conception de la politique n’est pas très éloignée de l’intérêt – voire de l’engouement – pour les questions liées à la problématique de la transparence aux États-Unis, dans le sillage de Barack Obama, qui a fait de la transparence des données publiques une de ses priorités dans son « Freedom of Information Act ».
Prenant à la lettre cet objectif, de nombreux acteurs hétérogènes, gourous, entrepreneurs et politistes ont réfléchi à l’apport des technologies d’information et de communication en matière de transparence de la vie politique. Ce champ de réflexion et de pratiques particulièrement actif, que l’on peut qualifier par les termes Government 2.0 ou Open Government, promeut l’idée que l’accès transparent aux données publiques peut favoriser une meilleure compréhension par le public des mécanismes de prise de décision politique et même, dans certains cas, constituer des leviers déclencheurs d’engagement pour la chose politique. Allant plus loin encore, les promoteurs de cette conception du Government 2.0 ont la conviction que l’émergence de ces nouveaux dispositifs sociotechniques, qui produisent des données indexées et référencées, pourrait permettre par leur traitement, leur agrégation ou leur croisement d’extraire de nouvelles significations et de nouvelles options politiques dépassant les traditionnels clivages. On peut ainsi citer les sites recorery.gov et data.gov, qui concrétisent cette politique obamanienne de transparence des données publiques.
C’est assez précisément là que réside l’originalité du site nosdeputes.fr,en même temps que sa principale innovation. L’ensemble des documents « aspirés » sur le site de l’Assemblée nationale ont été documentés, au prix d’un travail qu’on imagine facilement titanesque, dans un format autorisant leur traitement informatisé. Ainsi, non seulement ce site permet de rendre public l’ensemble des travaux de l’Assemblée nationale durant la dernière législature, mais il permet de surcroît de leur appliquer des traitements statistiques ou sémantiques. On peut ainsi visualiser l’activité moyenne des députés au cours de l’année, la répartition de cette activité par groupe, le nuage de mots-clés prononcés à l’Assemblée à un moment donné (on apprend, par exemple, que le terme le plus utilisé lors des débats sur la loi création et Internet est abonné plutôt qu’artiste ou pirate, comme on aurait pu le supposer au premier abord).
Ces traitements sont aussi appliqués aux députés. Il est ainsi possible de visualiser sur un nuage de mots-clés ceux qu’un député a le plus utilisés dans ses interventions orales ou écrites ou lors de sa présence en séance ou en commission sur un graphique. Pour prolonger ce travail, les promoteurs du site annoncent d’ores et déjà leur intention de rendre publique leur API : ainsi, l’ensemble des données produites et de leur structuration seraient alors mises à la disposition de tous ceux qui voudraient proposer de nouveaux services de visualisation, y appliquer d’autres formes de croisement ou d’agrégation avec des données provenant d’autres bases, publiques ou commerciales.
Faut-il pour autant avancer l’idée que nosdeputes.fr constitue une expérimentation qui se situe explicitement dans le prolongement des expériences américaines autour de la notion de Government 2.0 (Gov 2.0), comme le font rapidement certains commentateurs2 ? Cette politique émanant du président Obama vise à bâtir un mode de gouvernance reconnectant « We the People of the United States » et le gouvernement. Trois domaines sociotechniques architecturent ce projet démocratique bottom up :

  • le Web (à travers ses usages expressifs, conversationnels, informationnels…), qui permet aux citoyens d’échanger et de partager leurs idées ;
  • les open API, qui permettent à tous les étages (local, État, fédéral) de faire circuler les données gouvernementales ;
  • les applications logicielles de type SaaS et les capacités de traitement du cloud computing pour les économies qu’ils engendrent.

Ainsi, selon V. Kundra, chargé, à la Maison-Blanche, de concrétiser matériellement cette politique, il s’agit de « traiter le peuple américain en tant que co-créateur d’idées3 ».
Il convient déjà de préciser que nosdeputes.fr, sans être une émanation directe d’une campagne, s’inscrit dans la mouvance d’une mobilisation. Dans la filiation de la « bataille des droits d’auteur », ces acteurs qui se revendiquent explicitement d’une action citoyenne s’apparenteraient plus aux initiatives antilobbys (watchdogs) : Change Congress, initié par Lawrence Lessig et Joe Trippi, ou l’initiative du groupe Sunlight Foundation.
Autre remarque : il n’est pas sûr que les promoteurs de nosdeputes.fr assument complètement la référence à la notion de « 2.0 ». Même si très récemment s’est opérée une jonction tactique en France entre les promoteurs du Libre et certains acteurs se revendiquant du Web 2.0, on peut non seulement constater qu’à aucun moment n’apparaît de référence au 2.0, mais, de surcroît, les technologies auxquelles a recours nosdeputes.fr ne font pas appel (tant du point de vue du stockage que du point de vue du traitement ou de la visualisation des données) à celles du Web 2.0. On aurait en effet pu imaginer que les données soient stockées sur Amazon S3 et traitées par le moteur d’analyse sémantique d’OpenCalais, pour ne citer que ces deux exemples. Le simple fait d’égrainer la liste des technologies, toutes libres et normalisées, employées pour réaliser ce site4 prend un aspect performatif au sens fort du terme. Cette simple liste constitue une manière d’afficher un principe politique : ce site se situe dans la mouvance du logiciel libre et de la culture des hackers (pour aller vite, les développeurs de logiciel libre).
En l’état, nosdeputes.fr apparaît plus comme un civic hack (un hack civique) que comme une expérimentation soutenue, fût-ce du bout des lèvres par le gouvernement pour réenchanter le lien entre les citoyens et leurs représentants.


Députés sous contrôle par latelelibre

Bootstraper l’innovation politique en France pour en finir avec une démocratie de l’interpellation

Plusieurs enseignements en termes d’innovations politiques portées par des développements technologiques peuvent être dégagés du lancement du site nosdeputes.fr.
Cela suppose d’abord de penser le rapport à l’engagement politique avec et pour les dernières technologies digitales relationnelles d’expression et de communication. En effet, on mesure à travers cet exemple une certaine longévité de l’activisme du copyright en France, puisque, depuis dix ans environ, des individus se mobilisent autour de ces questions expertes de droits d’auteur pour leur faire quitter l’arène judiciaire et les faire devenir un problème public occasionnant moult débats médiatiques et parlementaires. Ce qui amène à amender quelque peu la distinction généralement faite entre militantisme et activisme. Celui-ci ayant été défini par une logique d’affiliation temporaire à des causes qui deviennent des problèmes publics du fait de la mobilisation d’individus dans le cadre d’actions ponctuelles, sans que ces causes soient reconnues comme participant du champ politique au sens traditionnel du terme (typiquement le droit d’auteur, ici, ou la lutte contre le sida avec Act Up). Cet activisme de la cause doit même être compris comme une façon de faire émerger un problème, une question dans le champ politique, qui a le plus souvent trait au « biopolitique » (cognition, corps…) théorisé par Michel Foucault.
À la différence du militantisme traditionnel attaché à une organisation politique type parti, syndicat doté d’un projet politique et s’inscrivant dans un répertoire d’action très précis (manifestations…), cette distinction entre activisme et militantisme a pu être résumée ainsi : au « Grand Soir » attendu par le militant encarté à vie du xxe siècle s’oppose un « frappez, fuyez » de l’activisme contemporain.
Dans le cas de nosdeputes.fr, on observe la persistance d’une cause publique, un engagement durable sur une génération et une pluralité de formes d’action, dont le site en question est le résultat pour le moins surprenant et inattendu. Ce site se situe en effet moins sur le terrain d’un activisme technologique de la sécurité informatique promouvant des méthodes permettant aux internautes d’échapper au filtrage de l’Hadopi que sur le terrain plus large de l’interpellation démocratique. Comme si, au fil de ces actions, les activistes du Libre avaient compris la nécessité de s’inscrire dans une démarche plus citoyenne et de poser des questions liées à la vie politique, au rapport entre le citoyen et son représentant, plutôt que de rester attachés à une cause spécifique comme le logiciel libre ou l’accès au réseau Internet. Certes, il a été imaginé, en réponse à cette loi, diverses actions autour des questions de sécurité informatique (voir le wiki créé par un jeune informaticien, http://free.korben.info, et le hashtag #hadopi sur Twitter, où chacun propose des solutions techniques de sécurisation de sa ligne pour ne pas être espionné par les ayants droit). Mais nosdeputes.fr se situe sur une temporalité plus large de dix ans de lutte et propose finalement un outil pédagogique pour la pérenniser en permettant de comprendre, d’analyser le travail parlementaire et, ce faisant, de pouvoir s’adresser à son député en tout état de cause.
On peut se demander ensuite quelle configuration démocratique, quelle forme de vie démocratique, se dégage de cette expérimentation qui transmue la loi, transcrite à la main par des sténos depuis l’Assemblée, en fichiers .xml à « remachiner » soi-même ? Les principaux usages politiques effectués, pour l’instant en France, des technologies digitales relève, selon nous, d’une « démocratie de l’interpellation ». La première inspiration du site qui nous intéresse n’était-elle pas l’action menée contre des « députés godillots » qu’il s’agissait d’épingler sur l’arène digitale : « Voyez comment votre député vote les lois ! » Le projet finalisé se veut une plate-forme de « tracking » de l’activité des députés. La dimension délibérative de la démocratie représentative passe idéalement par le mode dialogique, la loi s’écrivant dans le débat au sein de l’Assemblée nationale des représentants de la nation. Sur nosdeputes.fr, c’est encore l’interpellation, une forme d’adresse venant du « peuple des internautes », qui domine avec la principale fonctionnalité proposée de « commentaire » des textes de loi. Commenter pour interpeller son député sur Internet et exprimer ce que l’on pense des projets de loi d’autant plus vivement (et sous pseudonyme le plus souvent) que c’est sans espoir de réponse, car, de fait, sur Internet, il n’existe pas encore de dispositif dialogique sur le mode de la permanence des députés, un réseau qui permettrait de communiquer de chambre (parlementaire) à chambre (des internautes). Faute de volonté politique qui inviterait à une conversation républicaine sur Internet entre représentants et représentés, des internautes ont pris l’initiative de cette plate-forme.
On comprend mieux la primauté de ce registre de l’interpellation quand on prend en compte les pratiques numériques des membres du gouvernement français, notamment celles de la secrétaire d’État chargée de l’Économie numérique. Ainsi, lors d’un bref entretien sur France Inter, le 28 juillet 2009, dans l’émission « J’ai mes sources », Nathalie Kosciusko-Morizet qualifiait Twitter comme un « outil d’interpellation » : des Français l’interpellent à travers des tweets, elle les interpelle elle-même à travers des messages bien pesés. Cette démocratie digitale de l’interpellation, où chacun s’adresse à l’autre sans se parler, pourrait laisser songeur les lecteurs nostalgiques d’Habermas et d’Arendt…
De plus, les initiatives de la secrétaire d’État prises dans le cadre des ateliers de l’élu 2.0, sorte d’« école de députés à l’heure digitale », sont basées sur des services Web privés et états-uniens, Twitter et Facebook. Ce choix peut apparaître comme particulièrement surprenant, voire choquant, dès lors que l’on ne propose rien de moins que de faire reposer toute une partie de la vie démocratique en France, et même parfois l’ensemble de la communication d’un ministère, sur des services appartenant à des entreprises privées dont on ne connaît pas la pérennité, dont la politique de stockage et d’usage des données personnelles inspire une méfiance considérable et qui sont situées dans des pays possédant leur propre législation en matière de vie privée. On peut par exemple se demander si les « amis » ou les « fans » dans Facebook de tel ministre ou de tel député sont soumis à la législation française sur les bases de données de la CNIL ? Le choix d’avoir recours à de tels outils, même s’il est « pratique » et « gratuit » et surtout qu’il permet de s’affranchir de certaines pesanteurs administratives ou bureaucratiques, pose néanmoins de nombreuses questions sur le sens que l’on veut donner à la vie politique.
Pour illustrer ce choix d’avoir recours aux sites de réseaux sociaux sur Internet, il ne s’agirait ni plus ni moins que de proposer aux députés d’installer leurs permanences d’élus dans un Starbucks, dans lequel il serait, de plus, nécessaire de s’inscrire afin de pouvoir y entrer et dans lequel de surcroît seraient diffusés en boucle des messages publicitaires, etc. Certes ces sites de réseaux sociaux font plus d’audience que des réseaux ad hoc dont l’État garantirait l’usage, la pérennité et la légalité, mais il ne viendrait à l’idée d’aucun député d’aller dans un Starbucks parce qu’il est plus fréquenté que sa permanence.
La comparaison avec le Starbucks peut même se prolonger sur le terrain de la sociologie des abonnés à ces sites de réseaux. On sait en effet que si les statistiques de ces sites ne cessent d’augmenter, leur sociologie varie assez peu et reflète une population particulièrement gentrifiée. Le recours à ces SNS pourrait vite devenir un nouveau facteur d’accroissement de la fracture numérique.
Avec un peu d’espoir, justement, il est alors possible de lire cette expérience de nosdeputes.fr comme une première étape pour déployer des plates-formes contributives, « à la manière » des expérimentations américaines de Government 2.0. Aux États-Unis, ces belles intentions sont aiguillonnées par diverses organisations grassroots, telles Sunlight Foundation, qui organisent des contests comme Apps for Democracy pour concrétiser cette politique. Le gagnant du dernier contest a été le site Datamasher, qui permet de générer des visualisations de différentes données que l’internaute souhaite croiser à partir de plusieurs sources – par exemple des départements d’État, des villes, des hôpitaux… Le site annonce explicitement « State data. Mash It! » sur sa page d’accueil. Certains analystes ont cependant pointé les limites de ces actions émanant du public, certes, mais d’un public de « citoyens développeurs informatiques » et appellent à ce que les membres des administrations eux-mêmes soient associés à la fabrique des services du Government 2.05.
La réflexion sur l’usage des technologies numériques en politique reste encore balbutiante, faite d’expérimentations, d’essais, d’erreurs, d’avancées réelles ou de propositions particulièrement contestables. Entre les expériences grassroots comme celle de nosdeputes.fr et le good enough6 érigé en politique publique, l’espace reste ouvert à la réflexion et à l’expérimentation. Toutefois, il n’est sans doute pas exagéré d’affirmer que le chantier d’une démocratie enrichie par les technologies d’expression et de communication s’ouvre en France avec le site nosdeputes.fr, qui illustre en l’état plus une vision d’une des formes possibles de la vie démocratique qu’une action de lobbying d’un côté ou qu’une démocratie réellement accomplie de l’autre. D’autres initiatives ne devraient par tarder de fleurir afin de hacker civiquement ce qui demeure par trop une simple démocratie de l’interpellation et de bootstraper enfin l’innovation politique en France.


Notes

4 « Le site a été construit et est hébergé entièrement avec des logiciels libres. Notre serveur est une machine GNU/Linux Debian utilisant les services Apache 2 et MySQL. Le site a été développé en PHP grâce à l’environnement de développement Symfony. Nous utilisons la librairie pChart pour tracer les graphiques, gd pour le traitement d’image et jQuery pour la surcouche javascript. Nous nous efforçons de respecter les standards définis par le W3C. » http://www.nosdeputes.fr/faq

6 http://www.wired.com/gadgets/miscellaneous/magazine/17-09/ff_goodenough?currentPage=all


Les auteurs

Olivier BLONDEAU, consultant en communication politique, et Laurence ALLARD, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Lille-III, coauteurs de Devenir média. L’activisme sur Internet entre défection et expérimentation (Éd. Amsterdam, 2007) et chargés de la rubrique de veille « Politique 2.0 » de la Fondation pour l’innovation politique

2 réponses à nosdeputes.fr : « Mr Hacker goes to Parliament… »

  1. Ping : Objectif : « hacker » la CNIL | BUG BROTHER

  2. Viadel dit :

    Un article très enrichissant, qui donne envie de prendre part à ces évolutions.

    Quant à moi, je déplorais l’absence d’outil de transparence en politique, et bien qu’encore jeune pousse dans ce domaine, je trouve que si de telles initiatives poussent la sphère politique à comprendre l’enjeu de cette évolution, c’est déjà une bonne chose de faite.

    J’espère que nous saurons prendre le tournant du siècle efficacement, et que notre démocratie ne restera pas enfermée dans les travers qui la menacent déjà.

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