Six mois après les élections iraniennes et les mouvements de protestation qui ont suivi, Laurence Allard et Olivier Blondeau reviennent sur l’utilisation du mobile et de la vidéo sur Internet dans la mobilisation et la médiatisation de ces événements, en complément de leur article « L’Iran ou la guerre des proxies : vers une culture publique de la sécurité informatique ? ». Quelques statistiques1 d’abord pour bien se rendre compte de la nature et de l’ampleur des événements qui se sont déroulés sur Internet. En Iran, 23 millions de personnes ont accès à Internet (soit 35 % de la population) alors que plus de 45 millions possèdent un téléphone portable. Deux tiers de la population iranienne ont moins de 30 ans. La majorité des quelque 70 millions d’Iraniens est trop jeune pour avoir connu la révolution de 1979. Les jeunes citoyens utilisent les SMS (80 millions envoyés chaque jour en 2008) et surfent sur Internet, contrôlé en temps « normal » par le gouvernement en termes d’accès et de débit. Les blogs sont particulièrement populaires : on dénombre ainsi, depuis septembre 2001, 110 000 nouveaux blogs dont les thématiques sont aussi singulières que leurs auteurs (musique, sport, culture, poésie, politique, etc.).

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Capture d’écran d’un message de Persianwiki sur Twitter

Une carte interactive de la blogosphère iranienne a été réalisée par l’Internet and Democracy Project, du Berkman Center for Internet & Society (université Havard, États-Unis). Cette cartographie rend compte de la riche diversité des centres d’intérêt, ancrés dans une longue tradition culturelle du discours public, mais aussi de spiritualité2 . Une autre étude faite par Trebor Scholz, de la New School University (New York, États-Unis), documente les usages des sites de réseaux sociaux et du blogging autour de la musique et du sexe dans un contexte de filtrage, d’arrestations d’auteurs de blogs3, et ce dans l’un des pays les plus connectés du Moyen-Orient.
Ainsi, en Iran, les blogs sont devenus un espace contre public pour discuter notamment des interprétations alternatives du Coran, un ethnoscape (pour reprendre un concept de l’anthropologue indo-américain Arjun Appadurai) pour la diaspora iranienne, une « chambre à soi » (pour reprendre l’expression de Virginia Woolf) pour les femmes exclues des cafés, un lieu où parler librement, où se libérer sexuellement.
Le conflit générationnel et politique qui se manifeste depuis l’élection présidentielle, comme nous l’avions signalé à la veille de celle-ci dans la rubrique « Politique 2.zéro » du site de la Fondation pour l’innovation politique et sur le compte Twitter associé4, était déjà en germe durant la campagne électorale. Mir Hossein Moussavi a misé très fortement sur Internet et les réseaux sociaux pour gagner l’élection. Utilisant principalement Twitter et Facebook, il était en tête des hits sur Google Trends5 . Il a également fait un grand usage des SMS. Ce message circulait avant l’élection du 12 juin : « If you plan not to vote, just think about June 13 when you hear Ahmadinejad has been re-elected6. »
À l’opposé, le président Ahmadinejad, présent sur Internet avec un blog officiel, avait exprimé des réticences à s’y impliquer pour sa campagne électorale. Ses partisans misaient sur des formes de mobilisation qui, loin d’utiliser le Web et les technologies de l’information et de la communication (TIC), renvoient à des formes plus « low-tech », comme les grands rassemblements électoraux. Notons cependant que de nombreux observateurs avaient constaté que le gouvernement avait légèrement assoupli la censure des réseaux sociaux en permettant, notamment, le développement de Facebook7 .
La politique gouvernementale avait même emprunté des méthodes d’infowar et d’occupation de l’espace médiatique. Notons les tentatives d’astroturfing8 menées quand 10 000 miliciens islamiques (bassidji) – sous l’autorité des gardiens de la révolution –, ont ouvert des blogs en masse. Le directeur de campagne du président, a été très critique à l’égard d’Internet, qui selon lui pervertit les jeunes Iraniens plus enclins à rester devant leur ordinateur qu’à sortir et à avoir une vie sociale.
Durant ces manifestations, les médias traditionnels– presse et télévision – n’ont pu exercer leur mission d’information. Les rares journalistes étrangers sur place ont été cantonnés dans leurs hôtels et contraints de ne couvrir que les discours officiels, quand ils n’étaient pas arrêtés (on dénombre une vingtaine d’arrestations) ou expulsés. Malgré les coupures des réseaux téléphoniques et l’espionnage des lignes – grâce, soit dit en passant, à l’apport de technologies occidentales dénoncé avec virulence sur Internet et dans la presse internationale9 –, la seule information, visuelle notamment, était fournie par les mobiles, quand des manifestants photographiaient ou filmaient les violences, les blessés et les morts.
La tragique vidéo de l’agonie, dans les bras de son père, de la jeune étudiante abattue, le samedi 20 juin 2009, d’une balle dans la poitrine par les milices religieuses (bassidji), Neda, a été réalisée avec la caméra d’un téléphone portable et postée ensuite sur YouTube10 . Elle faisait partie, dès le lendemain, des sept vidéos traitant des manifestations iraniennes qui figuraient parmi les vingt vidéos les plus vues sur la planète. Cette statistique macabre s’explique par le symbole identificatoire représenté par Neda, martyre de la vague verte, icône des réseaux sociaux digitaux (on peut cependant trouver choquant et moralement parlant de devenir « fan de Neda » sur Facebook). Les liens vers les vidéos ont été ensuite republiés sur des blogs ou sur Twitter, permettant ainsi de faire circuler les images des événements, dans un jeu du chat et de la souris avec le gouvernement iranien censurant Internet.
YouTube, avec ses 200 000 vidéos ajoutées toutes les trois minutes, ses 5 milliards de vidéos vues en juin 200911 – YouTube, pourtant très prompt à couper le son, voire à retirer des vidéos à la demande des ayants droit des industries culturelles –, a largement contribué à diffuser les vidéos d’Iran en leur ouvrant son « médiaspace ». Les dirigeants de Google, qui dans le même temps annonçaient qu’ils allaient se plier aux exigences de la censure chinoise, publiaient sur le blog YouTube – dont ils sont aussi les propriétaires – un article de soutien aux manifestants iraniens. Dans cet article daté du 16 juin 2009, « More footage from protests in Iran on YouTube », l’auteure, Olivia Ma, mentionne le fait que, malgré le blocage partiel de YouTube en Iran (10 % seulement du trafic habituel), des vidéos sont mises en ligne chaque jour, montrant les manifestations, la répression, les violences et les arrestations12. Ainsi, YouTube est devenu, selon cette belle expression de l’auteure, « a citizen-fueled news bureau of video reports filed straight from the streets of Tehran, unfiltered13 ».
La chaîne politique de YouTube, Citizentube, destinée, lors de son ouverture en avril 2007, à permettre à de simples citoyens comme aux politiques de signaler des problèmes (matters) et des idées importantes, a depuis le début des événements relayé sans relâche les vidéos envoyées d’Iran14 . Elle propose également des « collections » (playlists) de vidéos de manifestations en Iran regroupées par jour ou par thème. Il existe ainsi une collection Tributes to Neda15, qui regroupe des montages de photos de la jeune fille et des manifestations, des chansons écrites à sa mémoire, accompagnées à la guitare ou au piano devant la caméra ou encore des slides sonorisés de photos des manifestations, un discours de l’ancien candidat à la présidence des États-Unis, John McCain. La culture du remix se manifeste encore au travers des commentaires vidéo de certains de ces hommages. La forme la plus fréquente est celle du diaporama sonorisé. On trouve aussi des versions sous-titrées de chansons en farsi. Les auteurs de vidéos présentent ainsi leur travail, à l’instar de Maziyar : « As an Iranian American I am compelled to stand by my brothers and sisters in their fight for freedom. I hope this video helps the Green Revolution. You have the power to change the world with a choice16. » Les vidéos sont également commentées par écrit. Des appréciations sur le tribute vidéo ou sur la photo du visage de Neda coexistent avec des diatribes politiques ou des demandes d’informations sur la bande son (« May the Iranian people find peace and prosperity », « Neda,you are a hero », « We all know that the CIA has been involved in several coups d’état ever since President Harry S. Truman spawned this creature », « This video is AMAZING. Does anyone know who does the music? »17). La dynamique interprétative et l’ouverture créative des textes par leurs spectateurs propres à la culture contemporaine du remix sont ici remarquables et nous semblent participer de la « démocratie sémiotique », typique de cette étape du développement du réseau Internet comme « Web des usagers ».

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Catpure d’écran de la chaîne Citizentube sur YouTube

La mise en ligne de nouvelles vidéos est annoncée sur le compte Twitter de Citizentube :

@citizentube A Street War: Another incredible video of a street war in Tehran between a massive group of Iranian citizens who facing off against a much smaller group of riot police18
@citizentube Blurry Video with Alarming Audio: This video, probably taken on a cell phone, is basically a sea of colors and moving shapes – but the audio makes clear that there’s chaos in the streets19

Ainsi, de Twitter à YouTube, la dynamique de dissémination des informations a supplanté Google dans la recherche sur l’élection iranienne.

iran election small

DR

S’agissant de Twitter, les liens sont « retweetés », c’est-à-dire – nous l’avons dit plus haut – repostés, avec parfois des commentaires personnels, ce qui illustre la dynamique intersubjective à l’œuvre et non une quelconque viralité immanente comme le laisse penser la notion trop « marketing » de buzz.

@XXX @XXX: @ YouTube has reposted the death of the girl video20. http://bit.ly/P4oh You have to click that you are over 18 to watch.
RT @XXX: 10 incredible youtube videos show how the events in #iranelection have escalated over past week21 http://is.gd/17C1I
Avec ou sans ss-titres,cette vidéo me retourne: http://tr.im/p7yx Louder & louder, Friday Night In Iran. #iranelection via@XXX

À noter enfin que si les sites de streaming comme YouTube représentent, aujourd’hui, le lieu essentiel de visionnement des vidéos, les sites de P2P ont largement accueilli les vidéos des protestations en Iran, comme sur le site du parti pirate suédois, The Pirate Bay, dont l’adresse circulait également via Twitter.

via @ProtesterHelp http://bit.ly/Vgy3c has torrents of many videos from Iran. #iranelection22

Ces vidéos ont non seulement été vues, mais on peut aussi observer sur certaines d’entre elles des annotations incrustées. C’est l’un des services participatifs de la plate-forme YouTube, comme on le voit dans cette vidéo23 sur la terreur semée par les bassidji, du 17 juin 2009, traduite en anglais par des sous-titres spatialisés dans le champ de l’image, procédé qui provient de la culture des mangafansubbers24.


Notes

1 Chiffres d’après : http://www.fpif.org/fpiftxt/6199.

5 Voir O. Tesquet, « Le phénomène Moussavi sur Internet », L’Express.fr, 10 juin 2009. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/le-phenomene-moussavi-sur-internet_766309.html#xtor=AL-447.

6 « Si vous avez décidé de ne pas voter, pensez au 13 juin, quand vous allez entendre qu’Ahmadinejada été réélu. »

7 E. Gheytanchi et B. Rahimi, « The politics of Facebook in Iran », openDemocracy, 1er juin 2009. Disponible sur : http://www.opendemocracy.net/article/email/the-politics-of-facebook-in-iran.

8 Selon Wikipédia « l’astroturfing en anglais américain est un néologisme pour les campagnes de relations publiques formelles en politique et [en] publicité qui cherchent à créer l’impression d’un comportement “grassroots” (“qui prend ses racines dans l’herbe” en anglais) spontané, en référence à l’herbe artificielle, utilisée dans les stades, appelée AstroTurf. »

9 Voir les accusations contre le système de contrôle, signalé pendant la campagne électorale, vendu par Nokia Siemens Networks. E. Lake, « Fed contractor, cell phone maker sold spy system to Iran », The Washington Times, 13 avril 2009. Disponible sur : http://washingtontimes.com/news/2009/apr/13/europe39s-telecoms-aid-with-spy-tech/?feat=article_top10_read. Pour la réponse de Nokia Siemens Networks, voir The Blog News, « Provision of Lawful Intercept capability in Iran », 22 juin 2009. Disponible sur : http://blogs.nokiasiemensnetworks.com/news/2009/06/22/provision-of-lawful-intercept-capability-in-iran/.

10 Attention, restriction pour les moins de 18 ans : http://www.youtube.com/watch?v=bbdEf0QRsLM.

12 O. Ma, « More footage from protests in Iran on YouTube », Broadcasting Ourselves 😉 The Official YouTube Blog, 16 juin 2009. Disponible sur : http://youtube-global.blogspot.com/2009/06/more-footage-from-protests-in-iran-on_8218.html.

13 « Un site de reportages vidéo non censurés alimenté par le courage des citoyens iraniens (citizen fueled), depuis les rues de Téhéran. »

16 « En tant qu’Irano-Américain, je ne peux que soutenir mes frères et sœurs dans leur combat pour la liberté. J’espère que cette vidéo peut aider la révolution verte. Vous avez le pouvoir de changer le monde par votre choix. » Voir http://www.youtube.com/watch?v=_jvaWPOgLzw.

17 « Que le peuple iranien trouve la paix et la prospérité », « Neda, tu es une héroïne », « Nous savons tous que la CIA a été impliquée dans plusieurs coups d’État depuis que le président Harry S. Truman a donné naissance à cette créature », « Cette vidéo est extraordinaire. Est-ce que quelqu’un connaît l’auteur de la musique ? »

18 « La guérilla urbaine. Une autre vidéo incroyable des batailles de rue à Téhéran entre une masse de citoyens iraniens qui affrontent un petit groupe de police anti-émeute. »

19 « Une vidéo floutée avec un son inquiétant : cette vidéo, probablement prise d’un téléphone portable, est comme une mer de couleurs mouvantes – mais le son retransmet clairement le chaos des rues. »

20 « YouTube a republié la vidéo de la mort de la jeune fille. »

21 « 10 vidéos incroyables qui montrent comment les événements d’#iranelection se sont dramatisés depuis la semaine dernière. »

22 « http://bit.ly/Vgy3c a beaucoup de fichiers torrent de plusieurs vidéos d’Iran. #iranelection. »

24 Fans de manga qui sous-titrent bénévolement les mangas animés japonais.

 

Les auteurs

Olivier BLONDEAU, consultant en communication politique, et Laurence ALLARD, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Lille-III, coauteurs de Devenir média. L’activisme sur Internet entre défection et expérimentation (Éd. Amsterdam, 2007) et chargés de la rubrique de veille « Politique 2.zéro » de la Fondation pour l’innovation politique