À l’occasion du mouvement de contestation des résultats de l’élection présidentielle iranienne de juin 2009, la presse, de par le monde, s’est largement fait l’écho du mouvement de mobilisation mondial qui s’est développé sur Internet et en particulier sur le réseau Twitter, à l’origine conçu comme un service de chat public, une sorte de messagerie sociale alimentée en temps réel. En référence au titre de la chanson The Revolution Will Not be Televised, du chanteur afro-américain Gill Scott-Heron – à propos des émeutes dans la banlieue de San Francisco en 1969 –, certains journalistes et commentateurs ont affirmé : « The Revolution will be tweeted »1. Rappelons ici que, à chaque innovation technologique, ce même slogan a été utilisé pour promouvoir des technologies et/ou en critiquer d’autres (radio, blogs, etc.). Comme à chaque fois que ce slogan est repris, il a le principal défaut de mal poser le problème (est-ce qu’une technologique peut faire la révolution ?). Cette question renvoie ici surtout à une problématique propre aux milieux journalistiques, confrontés à l’irruption du public au cœur même de leur métier, à la faveur de la diffusion massive de technologies permettant à tout un chacun de s’exprimer. Il convient ici de préciser que ce débat était particulièrement virulent sur Internet et dans la presse avant même que ne commencent les événements iraniens.

Capture d’écran de la timeline de Twitter

Il paraît néanmoins assez évident que Twitter a contribué, notamment dans les premières heures des événements, à diffuser des informations auxquelles la presse n’avait pas encore eu accès. C’est d’autant plus vrai que pendant près de deux jours, alors qu’une intense activité d’alerte se déployait sur les sites de réseaux sociaux, les médias broadcast n’étaient pas en mesure de fournir des images de ces événements. Les internautes s’en sont d’ailleurs émus et ont tenté de les alerter en lançant sur Twitter un mouvement intitulé #CNNFail, c’est-à-dire en faisant apparaître cette alerte dans les topics trends de Twitter.
Même si, comme nous l’indiquions dans notre veille dès le début des événements, les informations diffusées sur Twitter sont par nature sujettes à caution, il reste indéniable, au regard des seuls chiffres (100 à 150 messages #iranelection par minute aux premières heures des protestations), que ce réseau social a vu se développer un vaste mouvement de solidarité et d’entraide au niveau global.
Pourquoi « tweeter » sur les événements en Iran ? Comme souvent sur Twitter, des individus vont soutenir des causes géographiquement lointaines, liées à des mobilisations collectives (Pérou, Iran pour le mois de juin 2009, etc.), et vont exprimer une solidarité dont les ressources sont diverses : techniques (listes de proxies, etc.), informatives (combien de morts, de manifestants, etc.) ou subjectives (« Cette vidéo me transporte », etc.).
Peut-être pourrions-nous ici établir une sorte de rapide typologie des messages postés pour en constater la variété, sinon l’utilité. Au-delà des innombrables messages de solidarité adressés aux Iraniens, on trouve une grande variété de liens vers des photos ou des vidéos (prises souvent par des téléphones mobiles) rendant compte des événements et destinées à témoigner de la situation sur place. On trouve aussi des procédés symboliques permettant d’afficher son soutien (par la colorisation de son avatar en vert : lundi 22 juin 2009, plus de 160 000 utilisateurs de Twitter avaient ainsi manifesté leur soutien2). Certains se sont spécialisés dans la chasse à la propagande et la dénonciation des agents gouvernementaux sur Twitter (qui peuvent à la fois diffuser de fausses nouvelles et repérer des activistes sur place) ou se sont consacrés à la mise en place, nous y reviendrons, de ressources technologiques destinées à contourner la censure des réseaux électroniques.
Pendant les manifestations elles-mêmes, Twitter a été utilisé pour faire circuler de l’information ou des conseils (retirer la batterie de son téléphone mobile avant de rentrer chez soi, détruire ses photos ou ses vidéos après les avoir envoyées, faire des réserves de médicaments au cas où des manifestants viendraient se réfugier chez vous, etc.), indiquer des lieux dans lesquels les manifestants pourchassés pourraient trouver refuge (essentiellement les ambassades étrangères).

Capture d’écran d’une carte Google Maps localisant
les ambassades étrangères accueillant les manifestants à Téhéran

Notons ici l’importance d’une autre procédure largement utilisée tout au long du mouvement : le retweeting (RT). De nombreux utilisateurs ont de leur propre initiative décidé de prendre en charge la circulation de l’information en rediffusant des messages dans leurs propres réseaus et demandant à ceux qui suivent leur compte (followers) de les diffuser à leur tour (spread the world !). Ainsi, à la question souvent posée : « Pourquoi retweetez-vous autant de messages ? », la réponse était invariablement : « Nous le faisons parce qu’ils [les Iraniens] nous demandent de le faire. »
Cette procédure a largement contribué à la contamination de l’information, même si elle est restée longtemps très controversée : il est en effet d’usage de citer sa source lorsque l’on retweete un message. Mais cet usage s’est révélé particulièrement dangereux pour ceux qui envoyaient des messages depuis l’Iran : les services secrets surveillaient évidemment ces pseudos pour repérer et arrêter leurs auteurs. Très vite donc, et de manière agile, ces militants du retweeting se sont concertés pour modifier cette règle et arrêter de citer la source dès lors qu’elle venait d’Iran. À noter que la limitation à 140 caractères amputant les messages dans le processus de retweeting a augmenté les biais informatifs à la manière du téléphone arabe. Ce mécanisme de retweeting, et tous les problèmes qu’il soulève en termes de régime de vérité, est cependant au principe de la circulation expressive de l’information, relayée de compte en compte par des individus jugeant par eux-mêmes de l’importance des événements en Iran à tel ou tel titre (liberté d’expression, fraude électorale, solidarité, cause religieuse, motif politique…).
À l’origine, Twitter n’était pas destiné à devenir un espace contre public médiatique à proprement parler3. Il s’agissait simplement de poster des messages très courts à destination d’un réseau d’« amis ». Certains utilisateurs ont eu l’idée astucieuse de créer des mots-clés non naturels (en ajoutant un # devant un mot ou un groupe de mot), un hashtag, pour ouvrir un canal de communication qui peut être récupéré par certains moteurs de recherche. Certains hashtags ont été ouverts lors des attentats de Mumbai (#mumbay), des affrontements en Grèce (#griots) ou ont même été mobilisés pour surveiller les bureaux de vote lors de la dernière élection présidentielle aux États-Unis ou lors des élections législatives en Inde (#votereport).
Dès l’annonce des résultats en Iran, le canal #iranelection est devenu l’espace sémantique qui a regroupé l’ensemble des messages sur les événements. C’est probablement ce procédé qui a contribué à créer un véritable espace contre public de communication, renforçant ainsi la mobilisation internationale.
Ainsi, dans la vidéo suivante, le chercheur Clay Shirky, auteur d’un ouvrage célèbre sur les mobilisations numériques4, revient sur le rôle de Twitter dans ces événements. Selon lui, pour la première fois dans l’histoire politique, des outils ont été utilisés, qui permettent réellement de s’organiser en dehors des structures traditionnelles : chat, téléphone portable, blogs, sites de réseaux sociaux, wikis amplifient ainsi la communication entre des individualités qui font collectifs.

Intervention de Clay Shirky à la rencontre TED :
« How social media can make history », juin 2009

Le succès de Twitter tient au fait que le gouvernement iranien n’a pas réussi à censurer ce réseau, contrairement à d’autres services (plates-formes de partage ou de réseaux sociaux) qui ont très vite été inaccessibles en Iran. Rappelons tout d’abord que contrairement à la Birmanie, qui avait coupé l’ensemble de ses relations électroniques avec l’étranger en 2007, l’Iran n’a pas (au moment où nous écrivions ces lignes, en juin 2009) choisi d’imposer un black-out sur l’ensemble des communications, préférant bloquer certains services, protocoles ou réseaux (mobiles notamment), et seulement à certains moments de crise (manifestations, déclarations de dignitaires, etc.). Singulièrement, ce sont les applications de jeux en réseau (type World of Warcraft) qui ont été les moins bloquées, ce qui a donné l’idée à certains activistes de faire passer les informations par ce canal5.
Ce choix pourrait paraître a priori surprenant. Parmi les hypothèses les plus crédibles, il convient de considérer que, compte tenu du rôle que jouent désormais Internet et la téléphonie mobile dans l’économie – notamment les SMS –, il devient de plus en plus périlleux pour un gouvernement d’imposer un black-out sur l’ensemble des communications d’un pays. Au-delà de l’Iran et des événements qui s’y déroulent, cette hypothèse nous incite à considérer avec beaucoup d’attention la question de la censure technique des réseaux.
Dans ces conditions, et constatant que, à l’évidence, c’était sur Twitter que se développait l’activité la plus intense de diffusion d’informations, pourquoi les services d’interception du gouvernement iranien n’ont-ils pas tout simplement coupé l’accès à ce réseau, sachant qu’ils sont parmi les plus zélés en la matière de par le monde ? L’hypothèse la plus vraisemblable est que Twitter possède une timeline publique (il est possible de lire les messages d’un compte sans s’inscrire soi-même sur le site) qui est très pervasive (elle génère un fil rss qui peut apparaître sur n’importe quel site Web – sous forme de badge, par exemple, ou de service de syndication) et que, par ailleurs, il existe une infinité d’applications qui utilisent des protocoles très différents (http, socks, etc.) pour donner accès à ce réseau. On dit dans ce cas que son API (interface de programmation) est ouverte6. En clair, lorsque je me connecte à un site Web sur lequel apparaît un fil Twitter, ce n’est pas moi qui me connecte, mais le site lui-même. Pour couper mon accès à Twitter, il faudrait couper mon accès à l’ensemble du réseau, ce qui, nous l’avons vu, n’était pas l’hypothèse retenue par le gouvernement iranien.
Tout au long de ce mouvement, et à la lumière des observations faites, la question essentielle et récurrente provenant des individus eux-mêmes, bien avant qu’apparaissent les premières critiques médiatiques, est celle de la confiance – et en particulier de la confiance dans les sources de l’information. Cette question, si elle est toujours présente dans ce genre de réseau (Twitter a d’ailleurs décidé récemment de « certifier » certains utilisateurs célèbres ou people), est d’autant plus cruciale dans ce cas que la diffusion de fausses informations ou de rumeurs peut avoir des effets particulièrement dramatiques pour le mouvement et pour certains activistes dans le pays.
Habitués de ces questions de sécurité, quelques groupes de hackers et hacktivistes ont participé à cette recherche de sources fiables ; recherche d’autant plus difficile à faire que, pour tenter de ralentir la localisation par les services de renseignements iraniens des sources émettant depuis l’Iran, les utilisateurs de Twitter se sont accordés pour se localiser tous à Téhéran. Là encore, il faut constater la capacité d’auto-organisation des individus sur Internet et leur aptitude à s’adapter (une activiste américaine a d’ailleurs déclaré sur Twitter : « Nous sommes dans une guerre d’adaptation ») qui impose des formes de « communication agile », en référence aux méthodologies de développement logiciel dites « agiles », qui mobilisent fortement le client au sens informatique du terme. Le forum Anonymous Iran/Why We Protest (créé par les hacktivistes du groupe Anonymous et le tracker P2P suédois The Pirate Bay)7 fournit, en même temps que des liens vers des sources qui pourraient être fiables et des reports quotidiens (Green Brief), des conseils techniques. Reste que, chacun en est conscient, la confiance ne se résout pas par une technologie ; elle s’appuie d’abord sur la proximité, de proche en proche. C’est la raison pour laquelle l’interaction individuelle, fût-elle médiatée, reste la moins mauvaise des solutions, même si elle ne constitue pas une panacée en soi. On voit donc que d’autres dispositifs sont utilisés : chat, e-mails, téléphone, etc., et que la connaissance interpersonnelle antérieure aux événements reste privilégiée dans les sources.
Au final, les usages sur Twitter dans le cadre d’une mobilisation à l’échelle globale en faveur d’un mouvement qui se déroule dans un pays soumis à la violence et à la censure sont assez riches d’enseignements. Si certaines organisations ou groupes (Reporters sans frontières, Electronic Frontier Foundationou le groupe hacktiviste fondateur Cult of the Dead Cow, pour ne citer que quelques exemples parmi beaucoup d’autres) posent la question de la montée en compétence technologique, de l’empowerment des citoyens de tous les pays sur ces questions de sécurité et de surveillance, on assiste probablement là à une étape assez significative qui amènera de plus en plus d’internautes non seulement à être sensibilisés à ces questions, mais de surcroît à se mobiliser pour protéger à la fois la sécurité et la liberté des autres, mais aussi sa propre vie privée. On constatera néanmoins que la question de la cryptographie des messages n’a pas (ou très peu) été posée de manière sérieuse.
Autre remarque que peuvent inspirer les événements en Iran : malgré le caractère extrêmement désordonné de Twitter, conçu – nous l’avons vu – pour d’autres usages, ce qui frappe, c’est le potentiel d’auto-organisation et de réflexivité, en temps réel, en dehors de toute intervention étatique ou partisane, ainsi que la thématisation des problématiques organisationnelles (hiérarchisation des outils) et des problématiques de sécurité et de confiance – bref, le cœur de la gouvernance d’Internet.


Notes

1 Il existe une dizaine d’articles portant ce titre, qui a été, une première fois, utilisé au sujet des manifestations en Moldavie, suite aux élections d’avril 2009 (S. Stephen, « The Revolution Will Barely be Tweeted », splicetoday.com, 4 mai 2009. Disponible sur : http://www.splicetoday.com/politics-and-media/the-revolution-will-barely-be-tweeted). Parmi eux, signalons le tout premier sur les événements en Iran, daté du 16 juin 2009, rédigé par un jeune activiste de la cause iranienne, âgé de 25 ans, Austin Heap, qui, on va le voir plus loin, a été très actif dans la « guerre des proxies » sur Twitter (« The Revolution Will be Tweeted », oneworld.net, New America Media, 16 juin 2009. Disponible sur : http://us.oneworld.net/article/364555-the-revolution-will-be-tweeted/?searchterm=revolution%20will%20be%20tweeted). Pour lire les autres articles sur les manifestations à Téhéran s’inspirant de ce titre, voir le site http://delicious.com/search?p=the%20revolution%20will%20be%20tweeted&context=all&lc=1&page=3.

2 Voir K. Van der Stadt, « Le vert envahit Twitter », datanews. Disponible sur : http://www.datanews.be/nl/90-107-24664/article.html.

3 La notion d’« espace contre public » renvoie aux propositions de Oskar Negt et de Alexander Kluge. Voir O. Negt et A. Kluge, Public Sphere and Experience. Toward an analysis of the bourgeois and proletarian public sphere, Minneapolis, University of Minnesota Press, coll. « Theory and history of literature », 1993. En réponse au modèle trop hégémonique de l’espace public de Jürgen Habermas, qui ne prend pas en compte l’existence d’autres publics que le public lettré bourgeois idéalisé à partir du XVIIIe siècle, ces auteurs ont introduit l’idée de counter-public sphere. La politique des minorités s’est approprié cette notion pour rendre compte d’une pluralité de publics et de leurs espaces de publicisation. Nous l’employons, quant à nous, non pas tant sous cette problématique des publics subalternes et des minorités que dans le sens d’un espace public généré par les usagers de Twitter, individuellement inscrits dans différentes communautés, certes, mais qui a surtout fait office d’espace médiatique en temps de censure du réseau Internet par le gouvernement iranien et de défaillance de CNN.

4 C. Shirky, Here Comes Everybody. The power of organizing without organizations, New York, The Penguin Press, 2008.

5 Anonymous Iran/Why We Protest, « WorldOfWarcraft as a means of communication ? » Disponible sur : http://iran.whyweprotest.net/general-discussion/1708-worldofwarcraft-means-communication.html.

6 Jeff Jarvis, auteur du blog BuzzMachine et analyste des médias, a même énoncé l’hypothèse d’une « API revolution » pour rendre ouverte la technologie de Twitter : J. Jarvis, « The API revolution », BuzzMachine, 17 juin 2009. Disponible sur : http://www.buzzmachine.com/2009/06/17/the-api-revolution/.

 

Les auteurs

Olivier BLONDEAU, consultant en communication politique, et Laurence ALLARD, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Lille-III, coauteurs de Devenir média. L’activisme sur Internet entre défection et expérimentation (Éd. Amsterdam, 2007) et chargés de la rubrique de veille « Politique 2.zéro » de la Fondation pour l’innovation politique