Si la presse française et internationale s’est beaucoup focalisée sur cette trop fameuse « révolution Twitter », il convient de préciser ici que ce n’est pas le seul service qui a vu se développer une intense activité, émanant à la fois des internautes iraniens et des internautes du reste du monde. YouTube – nous l’avons vu –, mais aussi Facebook, Flickr, les réseaux sociaux mobiles de partage de photos de type TwitPic, etc. Nous aurons sans doute l’occasion de revenir sur cette masse de documents échangés dès que nous connaîtrons plus précisément les statistiques visant à rendre compte de cette intense activité, mais nous tenions ici à mettre en évidence un autre phénomène intéressant, celui du déplacement de positionnement politique des plus grandes entreprises historiques du Web 2.0, lesquelles avaient jusqu’à présent une posture de neutralité, voire de complicité avec les régimes pratiquant la censure. Ce phénomène est d’autant plus intéressant qu’il va à rebours de la relative neutralité observée par les gouvernements étrangers qui se sont déclarés, en tout cas dans les premiers temps, inquiets de la répression pratiquée en Iran. Beaucoup d’observateurs se sont émus de l’intervention personnelle de Hillary Clinton auprès des dirigeants de Twitter afin qu’ils reportent leur projet de suspension de service durant une heure ; ils ont accusé Twitter d’être au service de la Maison-Blanche, du Département d’État, voire de la CIA. Face à une presse qui manque parfois de rigueur, il convient de restituer à la fois la chronologie et la vérité des événements. De longue date, la société Twitter avait prévu une opération de maintenance sur son service pour le samedi 13 juin, aux alentours de une heure du matin, heure de Téhéran. Face à la mobilisation des utilisateurs de Twitter en Iran et dans le monde entier, l’entreprise a décidé de reporter de vingt-quatre heures, pour le dimanche suivant, cette opération de maintenance. Dans l’après-midi, la secrétaire d’État a fait une déclaration demandant le report de cette opération. Contrairement à ce qui a été avancé, notamment dans la presse – et quelles que soient les motivations qui ont conduit Twitter à prendre cette décision –, cette opération s’est effectivement déroulée de vingt-trois heures à minuit, heure de Paris.
Il convient de ne pas être trop naïf : évidemment, des raisons commerciales ont joué pour beaucoup dans cette décision. Les responsables de l’entreprise ont très vite compris qu’ils pouvaient tirer de cette opération des bénéfices considérables – notamment en termes de couverture médiatique –, et ce à un moment où chacun s’interroge de plus en plus sur le modèle économique, encore très incertain, de Twitter. Reste qu’il y a là une décision qui mêle intérêts commerciaux bien compris et engagement dans un mouvement d’émancipation politique. Il faut admettre que, jusqu’à présent, ces grandes entreprises du Web 2.0 avaient plutôt privilégié leurs intérêts commerciaux en censurant sciemment des pans entiers de leurs ressources afin d’accéder à des pays à fort potentiel de développement, comme la Chine. On peut citer Google ou Amazon parmi les entreprises qui ont le plus été critiquées par les militants de la liberté d’expression.
Il s’agit de prendre la mesure de l’ampleur de ce renversement dans l’écosystème du Web 2.0, d’autant qu’il ne se cantonne pas à une seule entreprise, assez atypique comme Twitter, mais qu’il s’étend à beaucoup d’autres : à Facebook, Flickr (Yahoo!), Google, etc.
Avant d’aborder la question de la traduction en farsi, qui nous apparaît comme assez centrale, il est important de signaler ici la « bataille des satellites » – et notamment de l’imagerie satellitaire – qui s’est déroulée au début du mouvement. Si les pays occidentaux sont quasiment tous cartographiés, l’imagerie de nombreux pays sur Internet –en particulier sur Google Maps et Yahoo! Maps – reste très lacunaire. C’est le cas pour l’Iran et notamment pour les rues de Téhéran, qui n’étaient pas intégralement répertoriées sur les systèmes cartographiques disponibles sur Internet. Les deux grandes entreprises du secteur, même si elles ont eu des stratégies différentes, ont très vite perçu les failles de leur dispositif et ont essayé de les corriger très rapidement :

  • Google a lancé un appel aux internautes pour qu’ils complètent ou corrigent de manière contributive, avec le plus de précision possible, les cartes des principales villes iraniennes disponibles sur le site Google Maps grâce à un service d’édition récemment mis en place. Parallèlement à cette initiative, la société Google a décidé d’avancer la date de mise à jour de son imagerie satellitaire pour pouvoir prendre des photos de Téhéran au moment où se déroulaient dans ses rues les affrontements les plus violents. Cette initiative répondait à une demande lancée sur Twitter : que Google fasse une mise à jour qui permettrait de rendre compte de l’ampleur des événements.
  • Autre société du Web 2.0 qui s’est impliquée, toujours pour des intérêts bien compris, dans le mouvement de soutien au mouvement social iranien : Yahoo!. Moins en avance que Google, qui dans sa logique contributive venait d’ouvrir le service d’édition de carte mentionné ci-dessus, Yahoo! a décidé d’opérer une migration complète de son service de cartographie vers un site contributif de type Wikipédia (Openstreetmap), afin de permettre aux internautes de localiser le plus précisément possible les images postées sur son service de partage de photos en ligne, Flickr Même si les moyens déployés par Yahoo! ont été moins importants que ceux qui ont été mis en place par Google, il convient de tirer les conclusions de cette décision, notamment en termes d’image : c’est un véritable échec pour la société Yahoo! que d’avoir dû transférer les cartes de son service de géolocalisation vers un site contributif alimenté par des « amateurs ». Ce déficit d’image n’est pas préjudiciable aux pays occidentaux, mais sanctionne le peu d’intérêt que ces entreprises portaient au reste du monde.

Capture d’écran de la carte de Téhéran sur Flickr

Capture d’écran de la carte de Téhéran sur Flickr

Comme pour la cartographie, la question de la traduction des interfaces dans d’autres langues est une difficulté particulièrement importante pour ces grandes entreprises, qui, dans le ratio entre coût et retour sur investissement, hésitent quand il s’agit de langues peu diffusées. On s’étonnera évidemment que le farsi, la langue parlée persane transcrite en arabe classique avec quelques variantes dans sa calligraphie, soit considérée comme une langue « exotique » par ces grandes entreprises à vocation internationale, voire hégémonique. (Pour vous en rendre compte facilement, essayez simplement d’orthographier le mot fārsī avec ses signes diacritiques sur votre ordinateur.) Il n’en reste pas moins que, très vite, des entreprises comme Google et Facebook ont décidé de traduire très rapidement leur interface en farsi pour rendre leurs services plus accessibles aux Iraniens. Le président Obama a lui-même envoyé un tweet en farsi en prenant même soin de parler la langue vernaculaire de Twitter et donc d’y ajouter un hashtag #iranelection :

Capture d’écran du message  posté par Barack Obama sur Twitter

Capture d’écran du message posté par Barack Obama sur Twitter

Ce phénomène de mise à jour, quasi en temps réel et dans l’urgence, des ressources mises à disposition par des entreprises vient s’inscrire dans un débat, paradoxalement assez ancien, où le logiciel libre et la galaxie des systèmes ouverts et contributifs dominaient. L’avantage indéniable du logiciel libre – ne serait-ce que pour traduire les caractères d’un clavier dans des langues relativement rares, mais aussi et bien évidemment pour être lu dans toutes les régions du monde – était que les utilisateurs pouvaient eux-mêmes créer des librairies (au sens informatique du terme) adaptées à leur propre langue, à leur graphie, etc. Il faut rappeler que l’implémentation même des caractères latins accentués sur les ordinateurs n’est pas si ancienne et a été obtenue de haute lutte. On constate que, aujourd’hui encore, de nombreux services ne sont pas configurés pour être compatibles avec ces caractères.
À l’occasion de ces événements – et face à une langue rare, face à des régions enclavées dont la cartographie ne semblait pas, jusqu’à présent, une priorité –, les grandes entreprises du Web 2.0 ont pris soudainement conscience que ces zones pouvaient à la fois être des sources de revenus non négligeables (pour attirer des internautes, par exemple), mais aussi être dignes d’intérêt, dès lors qu’elles font partie des espaces géopolitiques dont dépend aujourd’hui la stabilité du monde.
On peut donc conclure qu’une petite révolution technologique a agité les grandes sociétés qui dominent l’économie d’Internet au cours la vague verte de juin 2009.
Afin de ne pas réifier en armes de guerre civile des outils techniques détournés, de ne pas élaborer une « nouvelle religion » autour de Twitter, cible facile du penchant médiacritique et néoluddite français, il convient enfin de rappeler que d’autres mouvements collectifs de protestation ont été instrumentés par le mobile, les SMS, les sites de réseaux sociaux, de partage de vidéos et de photos : aux Philippines (2003-2005), en Ukraine (2004-2005), en Égypte (mouvement du 6 avril 2009), lors de la convention républicaine de New York (2004), en France (2005), en Espagne (2004), en Grèce (2008), en Birmanie ou dernièrement en Moldavie (2009). On peut signaler encore le rôle d’Internet dans le conflit entre Gaza et Israël (2008-2009), avec notamment la création de political games typiques de la Digital Intifada, cette guerre symbolique des représentations qui doublent les conflits militaires et politiques2. Les événements en Iran de juin 2009 ne font que précipiter les tendances déjà observées dans ces mobilisations avec un arsenal efficacement interconnectable du mobile au Web, du SMS à la vidéo, de Twitter à Wikipédia. Ils manifestent cependant, d’une manière tout à fait inédite, une montée en curiosité technique de la citoyenneté digitale globale, notamment avec la guerre des proxies dont nous avons parlé plus haut, capable de s’opposer, de manière agile, au pouvoir des censeurs de tous bords. Qui s’en plaindra ? Certainement pas ceux qui tiennent aux libertés numériques, sur lesquelles chacun d’entre nous peut veiller désormais plus activement.


Notes

1 Le terme « luddisme » est parfois utilisé pour désigner ceux qui s’opposent aux nouvelles technologies ou critiquent celles-ci (cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9o-luddisme).

2 Voir le jeu Raid Gaza sur http://www.newgrounds.com/portal/view/476393.

 

Les auteurs

Olivier BLONDEAU, consultant en communication politique, et Laurence ALLARD, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Lille-III, coauteurs de Devenir média. L’activisme sur Internet entre défection et expérimentation (Éd. Amsterdam, 2007) et chargés de la rubrique de veille « Politique 2.zéro » de la Fondation pour l’innovation politique