Open data : interview de Chris Moore, Directeur informatique de la ville de Edmonton, Canada.Fondapol : Chris Moore, vous êtes à l’origine de la mise en place, pour la ville d’Edmonton, d’une stratégie globale d’ouverture de l’administration vers les citoyens. Pouvez-vous nous dire comment ce projet a commencé ?
Chris Moore : C’est en effet, en pensant à l’écosystème politique de la ville, et aussi sous l’influence de ce qui a été réalisé par le mouvement data.gov du gouvernement américain, que je me suis lancé dans cette entreprise en me fixant comme première étape l’ouverture des données publiques.  A l’époque, qui remonte à un an et demi, un élu, membre du conseil municipal nous avait demandé un rapport sur le sujet de l’opendata. Je me suis dit que ce travail devait être mené en mode web2.0 avec les citoyens volontaires. J’ai donc envoyé un message sur Twitter et j’ai ouvert un « Google document » afin de permettre à chacun de venir exprimer son point de vue et participer à l’écriture du rapport. Il y a eu une quarantaine de contributeurs. Nous avons ouvert le site data.edmonton.ca en janvier 2010.
Pour moi,  le succès d’une telle approche repose sur trois piliers :

  • la volonté politique,
  • l’engagement des acteurs municipaux,
  • et l’implication des citoyens. Il se trouve que certains citoyens avaient déjà lancé un forum, « connect2edmonton », et m’avaient interpellé en me demandant de faire de l’opendata.

Fondapol : s’agissant de cette participation citoyenne, laquelle des deux communautés avez-vous sollicité, celle des habitants de la ville ou celle des agents de l’administration municipale ?
Chris Moore: les deux. Nous avons ouvert deux barcamps pour les citoyens, puis un pour les employés de la ville. Nous l’avons blogué, podcasté et streamé avec traduction en français. Et avec le recul, je sais qu’il aurait été plus efficace de commencer d’abord avec les employés de l’administration. Ces derniers n’ont montré aucune résistance au projet, ni les politiques d’ailleurs, ni les citoyens. Il y a quelques semaines, nous avons fait un atelier avec les personnels de la municipalité et avons vu que les modes de fonctionnement étaient meilleurs, et que les catalogues de données ouvertes profitent maintenant également aux employés eux-mêmes qui n’ont plus besoin de passer par leur hiérarchie pour obtenir des informations d’autres départements de la ville. On a neutralisé l’effet de silo. Le maire encourage cette dynamique, et interpelle même ses confrères : « Et vous, vous faites de l’opendata ? ».
Fondapol : Il semble qu’il y ait à Edmonton un forum indépendant de citoyens engagés sur le processus d’open data. Avez-vous travaillé avec cette communauté ?
Chris Moore: En effet, c’est une communauté de développeurs très engagés. Ils réalisent des applications, bénévolement, simplement parce qu’ils aiment leur ville. Ils souhaitaient faire des applications avec nos données.  Je me suis demandé comment établir une collaboration qui puisse augmenter l’efficacité de notre action.  Les vendeurs traditionnels de logiciels ont cru que nous allions tout faire faire gratuitement par les citoyens, du vrai crowdsourcing . Nous leur avons expliqué qu’il s’agissait d’autre chose. L’idée maintenant est de travailler tous ensemble plutôt qu’en concurrence.
Fondapol : A propos des employés de la ville, quels sont vos plans pour le futur ?
Chris Moore : Faire encore des barcamps Opendata, identifier les catalogues à ouvrir. Le concours « apps4edmonton », qui a déjà généré des idées, force à ouvrir plus de données. Au prochain tour, ce sont les données géographiques (spatiales). Nous allons continuer de faire des barcamps avec les employés afin de bien faire entendre que l’ouverture des données n’est pas du travail en plus, mais un processus à intégrer à tous les départements de la ville. Il faut éduquer et éclairer. Ce sur quoi nous voulons rassurer les employés est la question des données privées. Nous travaillons en étroite collaboration avec le  bureau du « Privacy and Freedom of Information » et discutons avec le « Provincial Privacy Commissionner », ce qui montre que nous avons un programme et prenons en considération toutes les questions de confidentialité. Mais, s’agissant des données de transport, depuis leur publication en février 2009, les avantages sont réels, il y a moins d’appels pour avoir des informations sur les itinéraires de transport, le travail de la ville est allégé, c’est presque du self service et les citoyens sont plus heureux.
Fondapol : Nous avons l’exemple de Rennes en France qui souhaite rendre publiques des données afin que chacun puisse développer des applications. La ville considère que ce n’est pas son métier de faire des développements informatiques car cela demande beaucoup de temps dans le cadre des procédures administratives et que cela coûte beaucoup d’argent. Par ailleurs, ce n’est pas la mission de l’administration de faire des applications. Il faut plutôt s’occuper de manager la ville et mettre les données à disposition. Qu’en pensez-vous ?
Chris Moore : Je suis absolument d’accord. Développer des applications n’est pas le cœur de métier des administrations. Pour moi, la mission de toute municipalité porte sur quatre axes : la législation ; le développement urbain ; le management des infrastructures et le management des programmes d’activités  (des classes de yoga jusqu’aux services de pompiers).
A présent, je voudrais transférer mes applications à un vendeur de logiciels. Une entreprise de logiciels a un mode de gestion des risques différent. Le gouvernement, pour ce qui est de son rôle, doit être une plateforme comme le dit O’Reilly.
Fondapol : Comment jugez-vous l’initiative Open311 ?
Chris Moore : Edmonton est engagé sur l’open311. Une application pour Iphone a été développée sur ce standard. C’est « Citywatch ». C’est un bon standard. Chris Wein qui est CIO (directeur informatique) à la ville de San Francisco est très impliqué sur la création de l’open311 API. Il travaille avec un groupe de villes des Etats-Unis appelé G7. On y trouve par exemple, Chicago, Washington, New York, San Francisco, Los Angeles… Je travaille aussi avec Vancouver, Toronto, Ottawa pour développer des standards opendata. Nous allons créer une plateforme commune.
Fondapol : S’agissant du business model, on voit que le Royaume-Uni encourage les activités économiques sur les applications. Quelle est votre position à ce sujet ?
Chris Moore : Pour ce qui nous concerne, nous avons fait par le passé l’expérience de la valorisation des données. Nous avons vendu des données. Mais nous n’avons pas fait beaucoup d’argent car ce n’est pas vraiment dans notre métier. En revanche, nous ne sommes pas du tout opposés à ce que d’autres le fassent. Nous avons eu des discussions, en interne, pour savoir si nous devions mettre des taxes sur les données. Et puis nous avons abandonné cette idée.
Fondapol : Les responsables politiques vous ont-ils soutenus ?
Chris Moore : Les hommes politiques n’ont pas opposé de résistance.  Notre maire a dit au début « je ne sais pas ce que c’est, mais c’est très bien ». Ensuite, il a dit aux autres maires « vous devriez faire de l’opendata ». Aucun conseiller municipal n’a résisté. Nous avons eu des discussions sur l’opportunité d’instituer une politique d’ouverture des données et d’inscrire le principe dans une loi. Finalement on ne l’a pas fait, et c’est mieux ainsi, parce que sinon cela aurait été plus compliqué et plus long. Finalement, il y aura juste une procédure administrative qui imposera à toute personne qui développe une application de proposer un accès ouvert à ses données. Nous avons des élections en octobre 2010. Nous avons mis l’opendata sous le radar. S’il le faut, nous l’expliquerons aux suivants…

Interview S. Soudoplatoff
Traduction : Claude Sadaj