Le premier thème qui aura émergé de la campagne électorale pour l’élection présidentielle est celui de la « rupture » : il faudrait rompre avec la manière de faire la politique pour éviter que ne se reproduisent les surprises de 2002 et 2005. C’est dire combien l’élite politique française, de droite comme de gauche, a le sentiment de ne plus maîtriser les pratiques de la démocratie et les conduites de l’électeur. On avait coutume d’interpréter le comportement erratique de l’électeur comme un paradoxe de la démocratie accomplie. La démocratie naît avec l’individualisme. Plus elle se développe, plus l’individu tend à ne s’intéresser qu’à son bonheur privé. Gagnera donc l’élection, celui ou celle qui saura remobiliser cet individu défectif et replié sur soi. Avis aux candidats ! De nouvelles études limitent la validité de cette analyse.Pierre Rosanvallon conteste la thèse que le repli individualiste dévitaliserait la démocratie. Celle-ci est, au contraire, bien vivante. Seulement à l’âge de nos sociétés de défiance, elle prend la forme d’une Contre-démocratie ; elle se pratique moins comme l’adhésion à un programme que comme la surveillance, le contrôle, voire la mise en suspicion de l’élu. Des pratiques dont l’historien rappelle qu’elles sont à la naissance de la démocratie.
La démocratie est un Janus qui présente deux visages : celui de la participation et de l’engagement dans un projet collectif, élaboré par un parti et proposé par un candidat au cours d’une campagne qui lui permet de s’exposer et d’emporter l’adhésion éclairée d’une majorité ; celui du contrôle de l’élu par l’électeur, qui veut lui rappeler d’où il tient son pouvoir et limiter ses prérogatives, dans la suspicion que le pouvoir tend toujours vers l’excès. Aujourd’hui les pratiques de la contre-démocratie ont pris le pas sur celles de la démocratie d’adhésion au risque de la mettre en péril. Une situation où le courage politique serait de ne pas flatter les passions contre-démocratiques et de travailler à un nouvel équilibre entre ses deux composantes.