La transformation de l’accès au savoir par le numérique a-t-elle débuté ? Si l’on en croit Daphne Koller et Andrew Ng, tous les deux professeurs d’informatique à Standford , le futur de l’éducation, « c’est l’enseignement supérieur pour tous et gratuitement ». Une idée révolutionnaire qui prend peu à peu forme avec la plateforme de cours en ligne gratuits Coursea. La start-up fondée par  ces deux anciens élèves de Standford va une nouvelle fois augmenter son budget de 3,1 millions de dollars afin de renforcer le développement de leur site Internet Coursea qui offre la possibilité à tous de suivre des cours en ligne dispensés par des professeurs venants des plus grandes universités américaines, et bientôt du monde entier. Associé au départ avec les universités de Standford, Princeton, l’University of Michigan et l’Université de Pennsylvanie, le projet Coursera a suscité l’intérêt d’une dizaine  de poids lourds dont l’école Polytechnique de Lausanne, Georgia Tech, John Hopkins…

Histoire d’un succès technologique à la sauce américaine

Et l’aventure fonctionne : à tel point que les plus gros fonds d’investissements de la Silicon Valley décident d’investir 16 millions de dollars dans la petite société. Depuis le lancement en avril dernier, la plateforme enregistre, selon l’Université de Toronto,  787 000 étudiants inscrits dans 190 pays avec 2 millions de documents et 111 cursus disponibles. Les cours rendus disponibles sur le web sont accessibles à tous et chacun peut s’inscrire à un module de son choix (de l’informatique en passant par la pharmacologie ou l’histoire de l’Europe.) L’inscription se fait en l’espace de deux clics et le contenu de chaque cours avec la photo du professeur est affiché afin de créer un rapprochement entre l’étudiant et son professeur potentiel.   La durée des cours est variable (entre 5 et 13 semaines)  et utilisent toutes les technologies d’apprentissage numériques : vidéos, quizzs interactifs,  power point explicatifs à l’appui, corrections en temps réels, visio-conférences ! Par ailleurs, les cours proposent des exercices de compréhension, des devoirs corrigés et l’essentiel des ressources nécessaires au travail personnel est  rendu disponible par une interface de qualité. En résumé il est possible d’assister gratuitement à un cours de poésie grecque dispensé par un professeur de Princeton sans bouger de chez soi ! Cet apprentissage collectif  ouvert et gratuit introduit non seulement une révolution dans la manière d’enseigner et pourrait remettre aussi en cause le modèle économique de l’enseignement supérieur des grandes universités mondiales. Elle est la marque d’une avancée de la société vers le partage  total des connaissances et brise les codes de l’éducation, ou celle-ci n’est plus dictée mais choisie.

Un usage libre et ouvert des connaissances

Ces nouvelles techniques d’enseignement appelés massive open online course  (MOOC)  connaissent un développement florissant aux Etats-Unis. Le cours en ligne est ouvert au sens où les contenus sont ouverts, mais aussi au sens où il est ouvert à tous. De là découle deux types de MOOC. Le premier type de MOOC est basé sur une démarche participative, où chacun effectue ses propres recherches d’informations, échange avec ses pairs, et publie ses propres conclusions. On est dans une démarche de production collaborative : plus le nombre de participants au cours est important, plus les interactions sont importantes, mieux le cours fonctionne. Le nombre de participant n’est plus limité et l’échange devient ainsi une partie essentielle de l’apprentissage. L’étudiant s’autonomise vante ses précurseurs : il peut développer les capacités qu’il souhaite et choisir son investissement dans la matière.

Le second type de MOOC consiste à mettre en ligne un cours existant et contribue à réduire la frontière entre l’apprentissage en ligne et l’apprentissage en cours. Surtout, il inverse les temps d’apprentissage et transforme le rôle de l’enseignant : l’élève n’est plus passif à écouter le cours du professeur en classe, il écoute la leçon chez lui et prépare ses questions, effectue les recherches de manière à être plus actif en présence professeur (en lui posant des questions par exemple).  D’une certaine manière, l’enseignant n’est plus tout à fait le guide mais plutôt l’accompagnateur. Ainsi la « flip éducation » (renversement des temps d’apprentissage actif et passif)  peut permettre à l’élève de gagner du temps et au professeur d’approfondir la connaissance dispensée.

Nouveau modèle éducatif ou stratégie marketing ?

De plus en plus de projets de plateformes éducatives voient le jour. Le lancement de Coursera a été suivi de la création d’Udacity.com par l’université de Stanford  tandis qu’Harvard, le MIT et Berkeley lanceront leur plate-forme commune, « EdX » au mois de septembre. En France, 2 étudiants de l’ESCP ont fondé en janvier 2012 Unishared, un site internet qui permet à n’importe quel internaute de partager ses cours avec les autres étudiants inscrits. La visée de ce site est collaborative : l’étudiant qui met en ligne le cours  choisit un degré de partage : soit le document peut être modifié par n’importe quel contributeur, soit annoté ou tout simplement destiné à la lecture. Ces derniers connaissent un succès rapide : le site compte déjà des étudiants de HEC, l’ESCP, l’Université de Pennsylvanie ainsi que l’Université de Washington. A tel point que l’on devine de nouvelles perspectives économiques : ces plates-formes pourraient  par exemple repérer et faire le lien entre les contributeurs les plus performants et les entreprises. En attendant, les universités qui participent aux projets  sont pour l’heure essentiellement motivées par des raisons  plus marketing que pédagogiques. Diffusé à grande échelle, un MOOC permet notamment d’augmenter la visibilité de l’université et d’améliorer  son image de marque au niveau international et ainsi d’améliorer ses affaires. Les universités veulent  ainsi démontrer qu’elles ne resteront pas en dehors de la révolution numérique en cours pour ensuite si possible, en tirer profit. Néanmoins, ces techniques pédagogiques sont encore au stade de l’expérimentation et de nombreuses questions se posent notamment quant à la qualité de la méthode, sur la reconnaissance des crédits et enfin sur la viabilité économique de cette méthode. Notons qu’à ce jour, aucune étude scientifique n’a démontré l’équivalence de l’apprentissage en ligne par rapport aux méthodes « classiques » d’enseignement.

Un instrument innovant pour bâtir l’éducation de demain

Alors certes la révolution de l’enseignement supérieur n’est pas encore en marche, mais l’expérience des MOOC  amène  néanmoins à réfléchir sur les perspectives de changement dans  notre système d’éducation – que cela soit dans la manière d’enseigner que dans l’organisation des enseignements -qu’introduit la technologie numérique. Dans un monde numérisé où les enfants sont confrontés en permanence à toujours plus d’informations, d’images, et ont accès aux technologies  (ordinateurs, consoles, télévision, téléphones portables) le rapport au monde change, en même temps que les relations des enfants entre eux. Par ailleurs, le développement des nouveaux outils technologiques permettrait de construire une nouvelle pédagogie où le savoir est différencié et la quantité décuplée de ressources pédagogiques permettrait à chacun de développer sa créativité, sa curiosité et son autonomie. Il est donc important que l’école prenne en compte la transformation des pratiques quotidiennes et propose un cadre éducatif adapté à l’ère du temps, à la nouvelle culture de l’écran.[i] Car, et pour reprendre les mots du député et auteur du rapport ministériel pour la pédagogie numérique  Jean-Michel Fourgous: « Ce n’est pas sur l’éducation d’hier que nous bâtirons les talents de demain »

Pour aller plus loin :

La plateforme éducative Coursera : https://www.coursera.org/courses

Le site internet de la plateforme d’échange et d’annotation de cours écrits, crée par 4 étudiants de l’ESCP : http://www.unishared.com/



[i] Chronique de Dominique Reynié parue dans Le journal du Dimanche, L’école doit s’adapter à l’écran, 1 er octobre 2011

crédits photo : flickr, Steve Rhode