Alors, comment se portent nos démocraties ?

Florence Chédotal, Victor Delage | 09 février 2022

Avec « Libertés : l’épreuve du siècle », la Fondation pour l'innovation politique prend le pouls de nos démocraties à travers une enquête portant sur 55 pays.

L’air du temps nous donne quelques frayeurs sur l’état de santé de nos démocraties à travers le monde, nous qui avons longtemps pensé qu’elles étaient tout simplement dans le sens de l’histoire, en plus de les croire immortelles. La Fondation pour l’innovation politique a voulu en avoir le cœur net et publie « Libertés : l’épreuve du siècle ». Entretien avec Victor Delage, responsable des études à la Fondation pour l’innovation politique .

Un constat de départ

« L’idée est de prendre le pouls de nos démocraties dans le monde, lesquelles incarnent des régimes de libertés. Or, après leur triomphe au XXe siècle face aux régimes totalitaires, consacré par la chute du mur de Berlin, la situation paraît bien moins favorable depuis plusieurs années. Selon l’organisation Freedom House, parmi les 41 démocraties classées « libres » de 1985 à 2005, 22 d’entre elles ont enregistré une baisse significative de la liberté depuis 5 ans. Ce déclin n’épargne pas les pays européens comme la Pologne ou la Hongrie, où des gouvernements élus remettent en cause l’État de droit ».

D’où viennent les menaces ?

« Le monde démocratique fait aujourd’hui face à deux types de menaces. À l’extérieur, les tensions avec les régimes autoritaires ne cessent de croître et font, par certains aspects, penser à un retour à la Guerre froide. À l’intérieur, des conflits identitaires, religieux, le populisme, l’attrait pour l’autoritarisme, le racisme, l’antisémitisme donnent l’image de démocraties chancelantes, moins robustes que par le passé pour affronter les désordres du monde ».

Les démocraties ne se tirent-elles pas une balle dans le pied ?

« On observe en effet que les régimes démocratiques se trouvent de plus en plus concurrencés par les régimes autoritaires. Des puissances étrangères comme la Chine, la Russie ou encore la Turquie, tentent par exemple d’interférer dans les campagnes électorales des démocraties, notamment par la diffusion de fausses informations, afin de les décrédibiliser aux yeux du monde. La gestion de la pandémie de la Covid-19 par la Chine a pu renforcer auprès d’une partie de l’opinion l’acceptabilité d’un pouvoir autoritaire.

La moitié des personnes interrogées dans notre enquête est d’accord avec l’idée que “les gouvernements autoritaires sont plus efficaces que les gouvernements démocratiques pour vaincre les pandémies, comme celle de la Covid-19” ».

Des lueurs d’espoir… quand même.

« Nos données montrent ce que Dominique Reynié, directeur de cette étude, appelle la critique démocratique de la démocratie. C’est ce qui nous donne beaucoup d’espoir. Les citoyens affirment avec force leur attachement aux libertés.

Le plus souvent, c’est davantage la manière dont s’exprime la démocratie dans leur pays qui fait l’objet de leurs critiques et non l’idée démocratique elle-même.

Comme si leurs représentants politiques n’étaient pas à la hauteur de l’époque. Il est encourageant d’observer, parmi les régimes démocratiques étudiés les plus fragiles, comme la Bosnie-Herzégovine, le Liban, la Tunisie ou l’Ukraine, une véritable aspiration de ces peuples à plus de libertés ».

La Chine concentre les peurs.

« On voit que parmi les puissances autoritaires (Chine, Russie, Turquie), la Chine est celle qui attise le plus de peurs. Ainsi, 60 % des personnes interrogées dans le monde démocratique estiment que l’attitude de la Chine sur la scène internationale est menaçante, contre 52 % pour la Russie et 37 % pour la Turquie. Cette dégradation est spectaculaire puisque l’on en était à 49 % pour la Chine en 2018. Pendant très longtemps, le régime chinois a plutôt adopté une stratégie de soft power afin d’avancer ses pions sans susciter d’appréhensions. Désormais, on voit que ce modèle qui combine une organisation totalitaire étatique avec une économie capitaliste et une société high-tech de surveillance suscite de très vives inquiétudes ».

Une France traversée de peurs et pessimiste

« On observe que, parmi les 55 démocraties de l’enquête, la France fait partie des pays où l’opinion publique est la plus pessimiste. Les enjeux sécuritaires arrivent en tête de leurs préoccupations, les rivalités interculturelles créent une incompréhension réciproque et la défiance interpersonnelle y est très élevée. Près de huit Français sur dix considèrent qu’ « on n’est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres ». Tout cela vient détériorer le lien social et conduit à un repli sur soi : 71 % des Français estiment que, dans les prochaines années, les citoyens n’arriveront plus à résoudre leurs désaccords de manière pacifique et auront plus souvent recours à la violence. Sur l’ensemble des 55 pays, la moyenne est de 44 %. De plus, près d’un tiers des jeunes Français souhaitent avoir le droit de posséder une arme à feu pour se défendre.

On voit bien que face aux bouleversements qui transforment nos systèmes de valeurs, un fossé se creuse entre les craintes des électeurs et les difficultés qu’éprouvent encore certains partis politiques à se positionner clairement sur des enjeux majeurs, tels que le régalien ou le sécuritaire, mais aussi la question climatique.

À cela s’ajoute le traitement de l’actualité par certains médias qui promeuvent des informations dans lesquelles beaucoup d’habitants des villes de petite et moyenne tailles ne se reconnaissent pas. Tout cela participe à la droitisation en cours de la société française à l’approche d’un scrutin présidentiel crucial ».

Lire l’article sur lamontagne.fr.

Dominique Reynié (dir.), Libertés : l’épreuve du siècle, (Fondation pour l’innovation politique, International Republican Institute, Community of Democracies, Konrad-Adenauer-Stiftung, Genron NPO, Fundación Nuevas Generaciones, República do amanhã, janvier 2022).

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