Drones armés : une révolution militaire aux accents délétères ?
17 avril 2014
Drones armés : une révolution militaire aux accents délétères ?
Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique éditions, 2013, 368 pages, 13 €.
Guerre totale voire unilatérale, surveillance armée, terrorisme d’Etat, obsolescence du droit des conflits armés, crise de l’éthos militaire, droit policier global de mise à mort, déliquescence de la souveraineté politique … la guerre à distance que permet le drone armé constitue en soi une rupture radicale, aux conséquences sortant du seul champ militaire.
Dans sa Théorie du drone, Grégoire Chamayou[1] nous présente cette arme d’un genre inédit, sa genèse, ses usages et leurs implications, dans une posture résolument critique ; « La philosophie est, plus que jamais, un champ de bataille. »[2].
« Un œil devenu arme »
Un drone, d’après l’armée américaine, est un « ‘véhicule terrestre, naval ou aéronautique, contrôlé à distance ou de façon automatique »[3]. Ici, il s’agira de parler des drones volants, à savoir les UAV[4] ou UCAV[5].
De cibles d’entraînement (« target drones »[6]) pour les artilleurs américains lors de la Seconde Guerre mondiale aux drones de surveillance utilisés par l’OTAN pour désigner des cibles aux avions F16 lors de l’intervention au Kosovo, en passant par les V1 et V2 nazis, l’utilisation des drones n’a eu de cesse de se perfectionner au gré des innovations technologiques et des conflits armés.
Il faudra toutefois attendre les attaques du 11 septembre 2001[7] et l’avènement de la « global war on terror » (GWOT)[8] pour que ces engins de surveillance deviennent « des caméscopes volants, de haute résolution, armés de missiles’. »[9].
A la guerre comme à la chasse
Les Etats-Unis se préparaient alors à un nouveau genre de guerre : une véritable « chasse à l’homme internationale »[10], comme l’affirmait le président de l’époque, George W. Bush[11].
Mais la chasse à l’homme est-elle encore la guerre ? Si l’on retient la définition classique de Clausewitz, non : alors que la guerre consiste en un duel entre deux belligérants cherchant à se confronter, la chasse à l’homme, elle, repose sur un scénario radicalement différent qui oppose « un chasseur qui s’avance, et une proie qui fuit ou qui se cache. »[12].
Le conflit, de symétrique -voire asymétrique[13]– devient profondément unilatéral puisque, bien souvent, la cible ne peut pas riposter.
Un « pouvoir de police létale sans frontières »[14]
A la différence de la contre-insurrection (qui jusque-là prévalait au sein des états-majors occidentaux) où le but est « de marginaliser l’ennemi, de lui dénier sa base populaire » [15], l’antiterrorisme s’apparente à un véritable pouvoir policier dont « les cibles ne sont plus des adversaires politiques à combattre, mais des criminels à appréhender ou éliminer. »[16].
Il ne s’agit plus de gagner une guerre, mais de produire une terreur de masse tout en éradiquant, à l’infini, les menaces susceptibles d’émerger, quitte à ce que les populations demeurent indéfiniment hostiles.
Aussi, à cette rupture radicale dans l’art de la guerre, les défenseurs du drone veulent-ils – et sont-ils contraints de – modifier le droit de la guerre pour en rendre son usage actuel légal[17]. Mais une telle légalisation ne pourrait aboutir, d’après l’auteur, qu’à une guerre sans limite, sans territoire, sans autre but que la poursuite perpétuelle d’un ennemi auquel on aura dénié le statut de combattant.
Vers la fin du soldat ?
Non content de bouleverser la doctrine militaire et le droit de la guerre, le drone armé impacte également l’acteur et sujet central de la guerre : le soldat. Désormais, son activité se résume à « un télétravail à horaires décalés »[18], estompant du même coup les frontières entre arrière et front, développant de nouvelles pathologies.
Pire, la guerre à distance, en supprimant l’exposition à la violence, convertit le soldat en assassin, lui qui jusque-là n’était que ce « pauvre glorieux, victime et bourreau »[19], ainsi que le définissait avec justesse Alfred de Vigny[20].
Mais encore, la robotisation de l’infanterie rend impossible la désobéissance : autrement dit, « le danger n’est pas que les robots se mettent à désobéir ; c’est juste l’inverse : qu’ils ne désobéissent jamais. »[21].
Le drone, arme « humanitaire »
Dans la droite lignée des arguments défendant les « frappes chirurgicales » de l’armée américaine, les partisans du drone armé le présentent comme un « progrès majeur dans la technologie humanitaire »[22].
Précis, infaillible, minimisant les pertes (civiles mais surtout militaires), le drone serait une arme moralement supérieure. Or, ces arguments sont d’abord critiquables d’un point de vue technique, mais pas seulement.
La guerre sans risque pose également un problème d’ordre éthique, puisque « [ses agents] se trouvent en réalité dans la position d’auteurs d’attentats à la bombe qui auraient fait le choix contraire à celui des terroristes idéalistes : n’être prêt à tuer que si l’on est sûr de ne pas mourir. »[23].
L’ « Etat-drone » ou l’autonomisation de l’appareil politique
Dernière rupture, et non des moindres : le rapport des citoyens d’un Etat à la guerre.
L’ « Etat-drone », en minimisant au maximum les pertes au combat, en réduisant les coûts (politiques, économiques et éthiques) de la guerre, permet l’émergence de l’opposé du pacifisme démocratique cher à Kant : le militarisme démocratique, la guerre « tend à se présenter comme une option par défaut pour la politique étrangère »[24].
Cette évolution en cache pourtant une autre, peut-être plus profonde : l’autonomisation du corps politique vis-à-vis des citoyens, au prix d’une perte de libertés pour ces derniers …
Il nous faut néanmoins nous garder de toute forme de pessimisme, ou encore de s’imaginer une tendance inéluctable liée à la technique et ses usages induits : « La technologie n’est pas invincible. C’est là un mythe qui conduit à la passivité.’ »[25].
Il revient donc à nous, citoyens, d’imaginer d’autres possibles à partir du drone, autres que militaires.
Charles-Antoine Brossard
Crédit photo: Abode of Chaos
[1] Né en 1976, Grégoire Chamayou est un philosophe français. Chargé de recherche au CNRS, il est rattaché au CERPHI (Centre d’Etudes en Rhétorique, Philosophie et Histoire des Idées), UMR 5037 de l’ENS Lyon. Il enseigne également à l’Université Paris Ouest.
[2] Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique éditions, 2013, p. 29.
[3] Ibid, p. 21.
[4] Unmanned Aerial Vehicle.
[5] Unmanned Combat Air Vehicle.
[6] Ibid, pp. 41-42.
[7] « Quelques mois à peine avant le 11 septembre 2001, des officiers qui l’avaient vu à l’œuvre au Kosovo avaient eu l’idée de l’équiper à titre expérimental d’un missile antichar », ibid, p. 45.
[8] Wikipédia, Guerre contre le terrorisme, http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_contre_le_terrorisme.
[9] Ibid, p. 22.
[10] Ibid, p. 49.
[11] George W. Bush est le 43ème président des Etats-Unis d’Amérique, en fonction du 20 janvier 2001 au 20 janvier 2009
[12] Ibid, p. 52.
[13] Pour aller plus loin : Le Monde, Définir un conflit asymétrique, http://www.lemonde.fr/international/article/2003/03/31/definir-un-conflit-asymetrique_315022_3210.html.
[14] G. Chamayou, p. 87.
[15] Ibid, p. 100.
[16] Ibid, p. 103.
[17] Les drones, dans leur usage, ne rentrent pas dans les catégories juridiques classiques, d’où ce dilemme : « En résumé, les deux seules voies envisageables s’avèrent également sans issue : 1° soit les frappes relèvent du ‘law enforcement’, mais elles devraient alors se conformer aux restrictions qui sont les siennes, dont l’impératif de gradation de la force – ce que le drone n’est pas en mesure de faire ; 2° soit elles relèvent du droit de la guerre – mais celui-ci ne s’applique pas dans les zones hors conflit armé telles que le Pakistan ou le Yémen où elles ont pourtant lieu actuellement. », Ibid, p. 236.
[18] Ibid, p. 156.
[19] Ibid, p. 148.
[20] Alfred de Vigny (1797-1863) était un écrivain, romancier, dramaturge et poète français.
[21] Ibid, p. 303.
[22] Ibid, p. 190.
[23] Ibid, p. 218.
[24] Ibid, p. 259.
[25] Ibid, p. 315.
Aucun commentaire.