Chercheur au CNRS, Patrick Moreau décrypte la crise politique qui s’est ouverte en Allemagne avec l’élection d’un président libéral à la tête du Land de Thuringe soutenu par les voix du parti d’extrême droite, l’AfD.

Patrick Moreau est chercheur au CNRS et à l’Université de Strasbourg. Il vient de publier une note pour la Fondation pour l’innovation politique intitulée« Saxe et Brandebourg: percée de l’AFD aux élections régionales du 1er septembre 2019 ».

FIGAROVOX. – Le Président du Land de Thuringe, libéral-démocrate, a été élu mercredi grâce aux voix de l’extrême droite. Cet événement inédit a-t-il une portée historique?

Patrick MOREAU.- Oui, c’est un véritable séisme. Si la direction de la CDU (Annegret Kramp-Karrenbauer) et Angela Merkel n’arrivent pas à faire plier la CDU de Thuringe et à provoquer de nouvelles élections, la crise de la CDU va grandir. Pour l’heure, le président de la chambre régionale a déposé une motion pour dissoudre le Landtag mais l’AfD et la CDU s’y opposent. La crise a donc des répercussions politiques très vives, et quel que soit l’avenir, la CDU de Thuringe se place dans une situation difficile qui fragilise l’ensemble de la coalition d’Angela Merkel entre la CDU et le FDP. La chancelière est en grande difficulté politique…

Qui a été à la manœuvre derrière ce basculement? Est-ce une initiative de l’AfD, ou s’agit-il véritablement d’une alliance?

On ne sait pas s’il y a eu un accord caché. Une chose est sûre: au niveau des groupes CDU de Thuringe, l’hypothèse d’un candidat FDP avait été évoquée. Annegret Kramp-Karrenbauer, la cheffe du parti, le savait et a tenté de convaincre le chef du FDP. Les documents de la fraction CDU de Thuringe insistent sur l´absence d´accord préalable avec l’AfD. Ce parti a remarquablement manœuvré (en présentant un candidat bidon, puis en obtenant un vote de la totalité de la fraction AfD). Le parti tolère donc le nouveau gouvernement, et ne semble pas inquiet devant l’hypothèse de nouvelles élections. L’AfD peut espérer se renforcer régionalement, en captant des votes CDU.

Qui sont ces Allemands de plus en plus séduits par l’AfD?

Il existe au sein des adhérents et cadres de la CDU, que l’on qualifie de conservateurs, un réel malaise, surtout dans les nouveaux Bundesländer. Car l’AfD a commencé une offensive idéologique et se présente comme un parti essentiellement conservateur et porteur d’un projet de rénovation de ce courant. Nombre de cadres de l’AfD, dont Alexander Gauland, proviennent de la CDU et l’ont quittée en opposition au « virage à gauche » de la CDU et à la politique migratoire de Mme Merkel. La CDU connaît un déclin politique géographiquement fort complexe dans les villes, dans le monde ouvrier, au sein du quart-monde (la population à faible niveau d’études et particulièrement touchée par le chômage) et chez les hommes de plus de 45 ans à faible niveau de qualification. Ces électeurs qui font le choix de l’AfD sont pour beaucoup des « perdants de la mondialisation». Les classes moyennes, jusqu’ici gagnantes de la modernisation, craignent pour leur avenir et sont partiellement inquiètes des effets économiques et culturels de l’immigration (et du programme écologique). On observe un passage d´électeurs à l’AfD assez fort à l’Est de l’Allemagne mais plus faible à l’Ouest. De fait, une partie de la base CDU dans les nouveaux Bundesländer se sent plus proche de l’AfD que de Die Linke ou des Verts. La situation n’est pas encore critique mais elle pourrait le devenir.

Est-ce à dire que les préoccupations de l’électorat de l’AfD concernent plus largement une part importante du corps électoral d’Allemagne de l’Est? L’AfD fait en tous les cas une démonstration de son poids politique…

À l’Est, les électeurs sont mal à l’aise (crise d’orientation, critique de la démocratie, crise économique et hostilité aux élites venues de l’Ouest). L’AfD se positionne en acteur de l’achèvement de la réunification et s’est proclamée l’avocat des « Ossis » (les Allemands de l’Est) en charge de corriger les « erreurs » du passé. Campagne très porteuse. L’AfD a quand même un problème de taille avec la radicalité politique de Bjorn Höcke, son leader dans le Land de Thuringe, dont la radicalité est un obstacle pour une coopération entre les deux partis. Reste que l’AfD est à l’Est (sauf à Berlin) incontournable.