Eddy Fougier est politologue, spécialiste des mouvements contestataires et des tendances sociétales. Il est l’auteur de l’étude « La contestation animaliste radicale » (Fondapol).

L214 peut-il être considéré comme un mouvement animaliste radical, tel que vous les décrivez dans votre étude ?

Dans la nébuleuse animaliste, il existe une grande palette de modes d’action. Cela a pu aller des actions violentes aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne dans les années 1980, ou plus récemment en France, avec des actions nocturnes, masquées, des incendies, des morts d’animaux, ce qui a donné lieu à des condamnations, comme celle des membres de Boucherie abolition ou de 269 Libération animale. D’autres groupes sont dans l’illégalité, mais sans violence, avec des intrusions dans les élevages, comme Redpill, qui a également été condamné pour cela. Et parfois, même s’il est plutôt « légaliste », L214 flirte avec cette ligne-là, en installant des caméras, par exemple. Mais si les militants de L214 apparaissent comme plutôt modérés dans leurs méthodes, ils ne le sont pas sur le fond. Ils s’avancent comme réformistes, prêts à négocier pour faire progresser la cause animale… Mais dans la réalité, ils veulent l’abolition de la viande et de l’élevage.

Pourquoi cela marche-t-il aussi bien ?

La technique est bien rodée. Elle joue sur plusieurs registres. Vis-à-vis du grand public, L214 utilise des techniques de marketing percutantes, notamment la diffusion de « vidéo choc », libellé repris d’ailleurs tel quel par les médias, avec des voix off par des célébrités (Nagui, Sophie Marceau, Hélène de Fougerolles) qui crédibilisent le message. L214 signe des partenariats médias, des exclusivités. Ce sont des pros de la communication, efficaces, avec des moyens. La cause étant sensible aux yeux du public, l’écho a lieu. C’est très viral et cela bénéficie de la vieille idée de la convergence des luttes. C’est une cause à la mode pour tous  ceux qui aiment rechercher les victimes suprêmes du système. Après les prolétaires, les Palestiniens, les migrants, ce sont les animaux. L’ultragauche reprend d’ailleurs volontiers les thèmes animalistes depuis quelque temps. Vis- à-vis des entreprises, cela s’apparente plus à la stratégie dite du « tube de dentifrice » inventée dans les années 1970 par l’activiste américano-belge Henry Spira. C’est-à-dire qu’on fait pression, par tous les moyens, y compris par le name & shame dans le grand public. Henri Spira, ainsi, a obtenu que Revlon modifie sa façon de tester les produits sur les animaux. Sauf que le but de L214, même s’il distribue des « bons points » aux entreprises qui cèdent aux pressions, n’est pas la recherche d’alternatives dans les pratiques d’élevage, mais sa fin.

L214 représente-t-il une menace en France ?

Il y a plusieurs façons d’envisager cette question. L214 ne constitue pas une menace physique, de violence directe. C’est en revanche une menace pour les réputations et les images des entreprises et cela peut avoir un effet économique. Ses actions sont aussi des chocs émotionnels pour les éleveurs, les salariés. Cela cause des traumatismes. Mais il ne faut pas que le monde de l’élevage se trompe de menace. La menace réelle sur sa pérennité vient des substituts à la viande, qu’ils soient végétaux ou de synthèse, soutenus par d’énormes investissements. L214 est, au choix, le sniper de cette industrie ou son idiot utile. Pour les filières françaises, il faut moins regarder la main du magicien que le magicien lui-même… car ce choc-là va arriver. Et obnubilée par L214, l’agriculture française ne s’y prépare pas vraiment.