Le politologue Dominique Reynié pointe la progression du vote protestataire. Le baromètre « 2022, le risque populiste en France », de la Fondation pour l’innovation politique, alerte aussi sur le risque d’un haut niveau d’abstention qui pourrait faire basculer le résultat de la prochaine élection présidentielle.

Constatez-vous, dans votre enquête, une progression du risque populiste ?

Il y a clairement une poussée de la disponibilité à un vote protestataire. Nous avons construit cette catégorie en agrégeant quatre comportements : le vote pour l’extrême droite (Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan), pour l’extrême gauche (Jean-Luc Mélenchon, Lutte ouvrière, NPA), l’abstention et le vote blanc. Au premier tour de l’élection en 2017, ces quatre catégories représentaient 61 % des électeurs français et 45 % des suffrages. Elles représentent 77 % lors de notre première enquête en septembre 2019, et 79 % en septembre 2020 pour la dernière vague. On peut donc s’attendre à un niveau très élevé en 2022.

Quels en sont les ressorts ?

Il y a d’abord le dérèglement du système politique français depuis les années 1980, avec l’apparition du vote Le Pen qui n’a fait que croître. S’y sont adjoints le développement de l’abstention et le vote antisystème de gauche, du type Jean-Luc Mélenchon. C’est un processus qui prend ses racines dans une forme de déception à l’égard des résultats de l’alternance politique. Les uns et les autres semblent échouer aux yeux des électeurs car, systématiquement, les sortants sont battus depuis 1974. Il faut aussi tenir compte des effets très profonds sur la démocratie de la globalisation. Celle-ci bouleverse les repères : le monde familier disparaît sans que l’on arrive à se représenter le nouveau monde dans lequel la France aurait sa place. J’y ajoute l’usure des partis : les primaires en 2017 ont vu, pour chaque camp, la désignation du candidat le plus faible dans l’opinion. Chez les Verts, le vainqueur Yannick Jadot s’est même rallié à Benoît Hamon. En fait, les trois meilleurs scores (Macron, Le Pen, Mélenchon) ont été réalisés par ceux qui ne sont pas issus de primaires.

En faisant ce constat, Emmanuel Macron a créé un nouveau parti. Ne fait-il plus rempart aux partis protestataires ?

Confronté au pouvoir, le tout nouveau LREM connaît la même usure que les autres partis. Il a, certes, réussi aux élections européennes mais clairement raté les municipales. Il reste des machines qui servent à fabriquer des candidatures mais, sur le plan de l’idéologie et du militantisme, il n’y a plus de parti politique, du fait de la transformation du système médiatique.

Les réseaux sociaux vont-ils de pair avec le vote protestataire ?

Ce que l’on sait des réseaux sociaux va dans ce sens. Leurs algorithmes enferment l’usager dans un univers homogène de pensée. Par un effet de bulle, nous perdons l’habitude d’être en relation avec des points de vue différents. Ils renforcent la tendance à la radicalisation des opinions politiques, ce qui ne favorise pas les partis modérés. Les réseaux sociaux se regardent comme les médias qui disent la vérité, car ils sont l’émanation directe des citoyens. Les partis populistes ont prospéré en adoptant le même discours, « être les seuls qui disent la vérité au peuple ». Il y a une complicité de logiques. Dans notre étude, près des trois quarts (72 %) de ceux qui s’informent via YouTube envisagent de voter pour un parti protestataire, contre 51 % pour l’ensemble de la population.

L’échec de Donald Trump à être réélu à la Maison Blanche n’est-il pas le signe que les populistes sont, eux aussi, soumis au « dégagisme » ?

C’est une possibilité mais cela n’a pas la netteté qu’on pouvait imaginer. Dans cette élection, le Parti républicain a réalisé le meilleur score de son histoire en nombre de voix. Cela exprime aussi le fait qu’une grande partie de la société américaine va rester trumpiste. Je pense néanmoins que, si Joe Biden parvient à des résultats satisfaisants sur l’épidémie, cela aura un impact fort sur le retour des États-Unis à une politique modérée. Mais pour un temps bref. S’il n’y a pas de résultats spectaculaires des partis traditionnels qui succèdent à Donald Trump, Boris Johnson ou Jair Bolsonaro, les populistes reviendront aussitôt. A contrario, en Allemagne, le populisme de l’AfD est contenu par le succès d’Angela Merkel sur le plan intérieur.

Alors que s’annonce une crise économique sévère, l’électorat serait pourtant prêt à tenter une expérience populiste ?

Dans notre étude, 80 % des Français veulent rester dans l’euro et 67 % des électeurs de Marine Le Pen en 2017 disent être opposés à une sortie de l’euro, tout comme 87 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Ces électeurs ne veulent pas tout risquer. La thèse défendue dans notre étude, c’est ce que j’appelle « l’accident électoral » : la possibilité que les électeurs qui ne veulent pas voter contre leur intérêt, en mettant dans l’urne un bulletin Le Pen ou Mélenchon, restent chez eux ou votent blanc pour marquer leur mécontentement face aux candidats modérés. S’il y a moins d’électeurs modérés qui participent à l’élection, alors le poids des électeurs protestataires devient plus grand, jusqu’à les faire gagner. C’est ce qui s’est passé le 21 avril 2002 : une abstention massive qui fait échouer Lionel Jospin au premier tour. En se retirant du jeu, les électeurs peuvent provoquer une rupture politique.

Attendez-vous une abstention plus faible avec la multiplication des candidatures pour 2022 ?

On peut, en fait, s’attendre à l’inverse. Prenez l’exemple de 2002 : il y avait un record de seize candidats au premier tour, et l’abstention a atteint le niveau historique de 28 %. Ces candidatures multiples créent du désarroi dans l’opinion, du scepticisme quant à leur sérieux. La conséquence est un affaiblissement des partis de gouvernement. Ils réalisent de faibles scores au premier tour qui, soit les éliminent, soit les amènent au second tour à un niveau trop faible pour l’emporter.

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