Deux brochures de la Fondation pour l’innovation politique, à la veille des élections de dimanche.

Le modèle suédois d’intégration pris en défaut.

Lors des émeutes dans les banlieues françaises, en 2005, la presse suédoise s’est montrée très critique envers notre modèle d’intégration républicain. Ce genre de choses, disait-on, est inconcevable en Suède, pays tolérant et doté d’une grande capacité d’intégration. Aujourd’hui, les voitures brûlent régulièrement dans les banlieues de Malmö (Rosengard) et Stockholm (Husby) ; les pompiers sont accueillis à coups de pierres. Et les Suédois sont beaucoup moins persuadés de la supériorité de leur modèle.

C’est ce qu’écrit Tino Sanandaji, dans les deux brochures que vient de publier la Fondation pour l’Innovation Politique, sous les titres : Les Suédois et l’immigration. Fin de l’homogénéité ? et Fin du consensus. ?

C’est d’abord une question de culture : la fameuse tolérance qui caractérise la mentalité suédoise s’accompagne de sérieuses exigences pesant sur l’individu, résidu de la morale luthérienne. « Si la Suède est un pays réputé libéral et tolérant, en réalité ses habitants se soumettent à de nombreuses règles de savoir-vivre qui sont durement sanctionnées par le groupe si elles ne sont pas respectées », écrit Sanandaji. Cela concerne, en particulier, l’égalité hommes/femmes.

« _Bien des gens estimaient que le haut niveau de confiance et de tolérance_, à l’origine de la politique généreuse d’immigration en Suède, entraînerait également une intégration réussie. Cela n’a pas été le cas. Confiance et capital social élevé peuvent être paradoxalement facteurs d’exclusion, dans la mesure où des groupes très homogènes sont plus difficiles d’accès pour les outsiders. »

Et, en effet, ce que démontrent ces études, c’est primo, que la Suède a été une société exceptionnellement homogène jusque dans les années 1980, et qu’elle a aussi été exceptionnellement accueillante envers l’immigration à partir de cette époque.

Une société qui a longtemps été exceptionnellement homogène – à l’origine de l’Etat-providence.

Contrairement à une légende qu’essaient d’introduire les tenants du Politiquement Correct à la suédoise, la Suède n’a pas toujours été une nation d’immigrants. Entre 1871 et 1940, elle n’a reçu en moyenne que 6 000 migrants par ans. Et une bonne partie d’entre eux étaient en réalité des Suédois qui rentraient d’Amérique du Nord.

Or, dans les années 80, tout a changé. Entre 1985 et 2015, la Suède a été le pays d’Europe qui a accueilli le plus d’immigrés par habitant. Elle a reçu quatre fois plus de demandes d’asile. Et elle a également accordé davantage de titres de séjour. Cette ouverture a culminé en 2014-2015, le moment où, selon l’OCDE, la Suède a connu le plus grand flux de demandeurs d’asile par habitant jamais enregistré dans un pays de l’OCDE. Résultat démographique : selon l’Office national de statistique suédois, en 2017, 24 % de la population était d’origine étrangère – c’est-à-dire que ses deux parents sont nés à l’étranger.

Le coût net de l’immigration, évalué entre 1,5 et 2 % du PIB.

Le problème de l’immigration en Suède est qu’elle a changé de nature. Aux immigrants de travail, venus dans les années 80 pour suppléer aux besoins de main-d’œuvre de l’industrie, a succédé une immigration familiale. Et du coup, le système social qui bénéficiait de l’immigration, aujourd’hui en pâtit. Pour une raison simple : sur le marché du travail suédois actuel, très exigeant en matière de qualifications, il est très difficile d’obtenir un « vrai emploi ».

En 2015, derniers chiffres disponibles, le taux d’emploi des personnes en âge de travailler était de 83 % pour les personnes nées en Suède, contre 54 % pour les personnes nées hors d’Europe. Beaucoup d’entre elles travaillent à temps partiel, dans les services, ou bénéficient d’emplois aidés. Du coup, les revenus des immigrés extra-européens sont inférieurs, en moyenne, de 50 % à celui des natifs.

Dans un pays où le système de protection et de redistribution sociale est aussi capital que la Suède, les économistes relèvent ainsi que dès les années 1990, le coût net annuel des immigrés représentait entre 1,5 et 2° % du PIB. En effet, je cite, « l’immigration est devenue une charge nette avec la dégradation de la position des immigrés sur le marché du travail, ceci impliquant moins de recettes fiscales et des coûts significatifs en termes de subventions publiques et de transferts sociaux. »

Ainsi s’explique le tournant politique, pris par le gouvernement social-démocrate à la fin de 2015. Le contrôle aux frontières a été rétabli, ce qui a entraîné une réduction considérable des demandes d’asile.

Le parti populiste xénophobe des Démocrates de Suède surfe donc sur l’inquiétude provoquée, en réalité, par les politiques migratoires antérieures. Le tournant politique qu’il réclame à grands cris, le pays l’a déjà pris.