Coronavirus : et après ? franceinfo ouvre le débat. Un échange à grande échelle pour stimuler et partager des questions, des idées, des témoignages et ouvrir le débat le plus largement possible sur les solutions de demain : #EtAprès, qu’est-ce qui doit changer ? Cette contribution est signée par Pascal Perrineau, professeur des Universités à Sciences Po, membre du Conseil scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique

#EtAprès. « Le jour d’après, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant », a déclaré récemment le chef de l’État. Économistes, historiens, sociologues, ethnologues, philosophes tentent d’apporter leur contribution à la pensée de ce « monde d’après ». En ce qui me concerne, en tant que politologue, c’est un aspect de notre culture politique qui retient mon attention : la nécessité du retour d’un tragique que la classe politique contemporaine avait largement oublié.

Le décompte quotidien des morts, les souffrances des malades, les inquiétudes pour la vie de nos proches, l’incapacité d’accompagner dignement nos disparus, la prise en charge directe de la question de la vie par les instances politiques en charge de la santé publique et des politiques de lutte contre l’épidémie… tout cela signe le retour du tragique dans notre vie de tous les jours.

Pendant des siècles, nos hommes politiques, au contact de la guerre et parfois d’épidémies beaucoup plus meurtrières, savaient que le tragique était partie prenante de l’histoire.

Léon Gambetta, Georges Clemenceau, André Tardieu, Léon Blum, Paul Reynaud, Charles de Gaulle ou Vincent Auriol, autant d’hommes qui, chacun dans leur famille politique, furent porteurs d’une « sagesse tragique », selon la forte expression du philosophe Marcel Conche (1). Celle que l’on acquiert dans les confrontations dans la guerre, devant la mort, face la maladie ou avec la privation de liberté. Les débuts de la Ve République ont notamment été marqués par ce type de responsables politiques : bien sûr, autour du général de Gaulle, des hommes comme Pierre Sudreau, Edgard Pisani, Michel Debré, Christian Fouchet, Edmond Michelet, André Malraux, Georges Pompidou…, mais aussi à gauche, avec Gaston Defferre, Alain Savary, André Boulloche, Henri Krasucki, Christian Pineau, Pierre Mendès France, François Mitterrand… Tous ces hommes avaient connu le choc de 1940, les drames de la Seconde Guerre mondiale, les combats et les épreuves de la reconstruction.

Ceux qui n’appartenaient pas à cette génération ont cependant aussi rencontré les faits d’armes et la mise en jeu de leur vie. Valéry Giscard d’Estaing, par exemple, né en 1926, s’engagera à la Libération comme volontaire dans la 1re armée française du maréchal de Lattre de Tassigny et combattra en Allemagne, et Jacques Chirac, né en 1932, partira en avril 1956 comme volontaire pour l’Algérie, où il sera au feu jusqu’en 1957. En revanche, avec leurs successeurs la rupture avec le tragique est totale. Ceux-ci sont nés, ont grandi, se sont formés, et ont pratiqué la politique dans les années euphoriques des Trente Glorieuses (François Hollande, né en 1954 ; Nicolas Sarkozy, né en 1955) ou dans les années pacifiées et européennes de la fin du XXe siècle (Emmanuel Macron, né en 1977). Certes, Emmanuel Macron, élu président de la République, reconnaîtra, dans un entretien accordé en mai 2018 à La Nouvelle Revue française, que « l’histoire que nous vivons en Europe redevient tragique ». Dans cet entretien consacré à la littérature et à la politique, on a le sentiment que le jeune président, féru de littérature et de philosophie, est très séduit par une approche romanesque de la politique (2). Mais celle-ci est, d’une certaine manière, le tragique de ceux qui ne l’ont pas vécu directement mais l’ont abordé par la médiation des romans et des livres de philosophie.

De manière évidente, les trois derniers présidents de la République ont été élevés et sont entrés en politique dans un contexte où le tragique, dans ce qu’il a de plus indicible – la guerre, la barbarie, la mort « industrialisée », l’absurde –, n’est pas central.

Ils ont pensé et ils pensent la société française au prisme de la paix, de la stabilité et de la gestion rationnelle de l’action publique. Ils sont persuadés que la mondialisation et l’Europe – qui assurent l’interdépendance – et les formidables progrès technologiques protègent du tragique. Certes, chacun de ces présidents a pu rencontrer la mort et le drame – l’attentat de Toulouse contre les enfants de l’école Ozar Hatorah de Toulouse en mars 2012 pour Nicolas Sarkozy, les attentats de Paris en novembre 2015 pour François Hollande et, bien sûr, les milliers de morts du Covid-19 pour l’actuel président – et la montée des périls au plan international dans un monde dont les équilibres sont profondément mis à mal par le retour des nationalismes est pour eux une expérience qui met en relief la fragilité et parfois la faiblesse de leur position. Mais ce retour du tragique dans le siècle ne s’adresse pas à des hommes éduqués au tragique et l’ayant connu dans leur expérience la plus intime.

Dès 1938, Raymond Aron avait pressenti que « l’existence humaine est dialectique, c’est-à-dire dramatique, puisqu’elle agit dans un monde incohérent, s’engage en dépit de la durée, recherche une vérité qui fuit, sans autre assurance qu’une science fragmentaire et une réflexion formelle » (3). Tout est dit et l’on ne peut s’étonner qu’à la fin de sa vie le philosophe précise : « Le drame des hommes, c’est qu’ils ne savent pas que l’histoire est tragique » (4). Et dans les années 1970, le philosophe avait d’ailleurs reproché à Valéry Giscard d’Estaing de ne pas justement être conscient du tragique de l’histoire. Depuis, les choses ne se sont pas améliorées et un certain irénisme et un certain progressisme naïfs ont pu s’emparer de certains de nos décideurs et de nombre d’analystes. Souvenons-nous, il y a quelques mois, certaines élites économiques et politiques débattaient de l’ »homme augmenté », du posthumanisme et même de l’ »homme éternel ». Certains y trouvaient l’utopie qui leur manque tant depuis la fin des idéologies et le triomphe des discours managériaux. Combien aujourd’hui ces « technoprophéties » selon l’expression de Dominique Lecourt peuvent apparaître comme illusoires et ignorantes de la condition humaine !

N’oublions pas que le XXe siècle, que l’on présentait comme le siècle de la raison triomphante, a été celui des extrêmes. Ce siècle a vu la science et, plus largement, le progrès être mis au service des pires passions destructrices. En ce début de XXIe siècle, la pandémie vient rappeler que le tragique est propre à l’histoire, à chaque époque, celle que nos aînés ont parcourue, celle que nous traversons, celle que nos descendances connaîtront. La pandémie de Covid-19, même si elle est, jusqu’à maintenant, beaucoup moins mortifère que nombre d’épidémies du passé lointain ou même proche (la Peste noire au XIVe siècle, le choléra au milieu du XIXe siècle, la grippe espagnole des années 1918-1919, le VIH à la fin des années 1970…), rappelle que la maîtrise totale et définitive de notre environnement n’existe pas et peut être à tout moment contestée et mise à l’épreuve.

La croyance en l’augmentation indéfinie des capacités de l’homme, l’allergie du transhumanisme à l’idée même de mort, l’externalisation de celle-ci, en un mot l’éloignement de la mort de la vie nous a fait oublier la magnifique sentence de Montaigne : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade : tu meurs de ce que tu es vivant » (5).

Ce sens du tragique, au meilleur sens du terme, nombre d’hommes et de femmes l’ont oublié. Cette omission contribue à comprendre l’ampleur de la peur et, parfois, de la panique qui semblent s’emparer de nombre de nos concitoyens.

Dans une enquête réalisée début avril, il est frappant de constater que l’état d’esprit des Français est celui de toutes les inquiétudes : la méfiance, la morosité, la lassitude et la peur sont les quatre éléments qui caractérisent le mieux leur état d’esprit actuel (6). Les Français ont peur car ils n’ont pas été portés par leurs dirigeants à la hauteur du tragique qui les interpelle. Depuis deux ans, les Français dépriment car le tragique de la condition quotidienne des Français oubliés ou invisibilisés tout comme le tragique de l’événement pandémique qui les saisit ne semblent pas avoir été évalués à leur juste mesure par leurs dirigeants. Plus que jamais, pour conjurer leurs peurs et leurs défiances, ils attendent de leurs représentants une prise en compte réelle de ce tragique. C’est à ce prix que la confiance politique pourrait être retrouvée.

Comme le déclarait récemment le philosophe André Comte-Sponville, « le sens du tragique est un antidote contre la peur » (7). Cet évanouissement du sens du tragique a été depuis de nombreuses décennies particulièrement sensible dans les sommets de l’État. La pandémie qui s’étend peu à peu sur l’ensemble de la planète, avec son nombre de morts inévitables, interpelle des dirigeants qui, pour la plupart, ne l’avaient aucunement prévue et étaient dans un système de dispositions qui ne les rendaient pas familiers au tragique. L’expérience du tragique qu’est pour nos responsables politiques la confrontation quotidienne avec la mort et l’épidémie laissera-t-elle une trace forte en eux et les réinsérera-t-elle dans ce que le grand historien de l’Antiquité Paul Veyne avait perçu comme étant l’essence de la politique : « La politique est une activité tragique, c’est-à-dire insoluble » (8) ? Espérons que le retour du tragique dégagera une voie de réassurance pour nos sociétés confrontées à de grands désordres. Il ne s’agit pas d’inventer demain l’art de gouverner comme si notre passé ne nous était d’aucun usage. Paradoxalement c’est le tragique qui peut rassurer et non sa négation.

1. « J’entends par ‘sagesse tragique’ une attitude où la vie est vécue sous l’horizon de la mort comme non-vie, avec la volonté de donner le plus de valeur possible à cette vie qui va périr » (Marcel Conche, Confession d’un philosophe, Albin Michel, 2003, p. 99).
2. « L’histoire redevient tragique. Une rencontre avec Emmanuel Macron », propos recueillis par Michel Crépu et Alexandre Duval-Stalla, La Nouvelle Revue française, no 630, mai 2018, p. 77-85.
3. Raymond Aron, Introduction à une philosophie de l’histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique, Gallimard, 1938, p. 350.
4. In Fabrice Gardel, Raymond Aron : le chemin de la liberté, documentaire diffusé sur la chaîne Public Sénat, 20 octobre 2018.
5. Michel de Montaigne, Les Essais, livre III, chap. XIII, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2007, p. 1140.
6. « En quoi les Français ont-ils confiance aujourd’hui ? », enquête Opinionway pour le Cevipof et Sowell, avec le soutien de l’Institut Montaigne, de Terra Nova, de la Fondation pour l’innovation politique et la Fondation Jean-Jaurès, vague 11b, avril 2020.
7. In « André Comte-Sponville au Soir : ‘L’humanité a vu bien pire !' », entretien avec William Bourton, Le Soir, 1er avril 2020.
8. Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire [1971], Seuil, coll. « Points histoire », 1996.