Ces imames libérales, converties à l’islam voici une dizaine d’années, tiennent des offices devant des assemblées mixtes.

Ce sont leurs vrais noms, et non des identités d’emprunt derrière lesquelles elles se cacheraient. Ces deux trentenaires sont des imames converties à l’islam depuis une dizaine d’années. Elles avaient «besoin de spiritualité » Toutes deux furent élevées dans des familles de culture catholique et athées. Depuis un an, Anne-Sophie Monsinay (à droite sur la photo) et Eva Janadin officient, toujours ensemble, une à deux fois par mois dans un lieu qu’on leur prête et qu’elles tiennent secret parce qu’il n’est pas suffisamment protégé. L’assemblée est mixte. Le politologue Dominique Reynié, directeur de la Fondation pour l’innovation politique, qui les soutient depuis leurs débuts, se souvient d’avoir entendu un homme dire à leur premier office qu’il était ému de pouvoir prier pour la première fois à côté de femmes de sa famille. 10 000 personnes suivent le groupe Facebook de leur association, Voix d’un islam éclairé. Leurs fidèles partagent leur conception progressiste de la religion et sont pour plus de la moitié des femmes, voilées ou pas. Anne-Sophie Monsinay et Eva Janadin, elles, prêchent tête nue. Imames à titre bénévole, elles sont aussi enseignantes agrégées, « parce qu’il faut bien vivre» . Elles taisent le milieu d’où elles viennent et les professions de leurs parents. Le nom de leur candidat pour la présidentielle 2017, elles le gardent aussi pour elles. Nous les interrogeons par écran interposé. Elles s’expriment de façon sobre et précise. Un membre fondateur de leur association et infaillible soutien, Sofiane Arab, remarque que «leurs offices sont de haute volée intellectuellement.»

Aucune n’est maquillée, ni ne porte bijoux ou accessoires, et leur habillement est assez passe-partout. Eva habite dans l’Est, Anne-Sophie en Ile-de-France. Cette dernière a connu une crise mystique. Elle a senti un jour l’immanence. Leur conversion n’a pas réjoui leurs proches. Onze ans après, elle reste «taboue» pour les parents d’Eva, qui ont redouté que ce ne soit la première étape vers la radicalisation. Pourtant rien ne le laissait supposer : «Ils étaient prévenus contre le religieux en tant que tel. Le fait que je pratique, que je fasse le ramadan, que je prie, leur faisait peur. Il y avait leur côté laïcard. Aujourd’hui encore, lorsque je vois mes parents, je fais ce que dit le Coran : je parle d’autre chose.»

Du côté d’Anne-Sophie Monsinay, l’amertume et la peur sont passées. Lorsque la foi lui est venue, elle s’est d’abord tournée vers les évangélistes : «Mes parents étaient catastrophés. Je me suis convertie à l’islam l’année d’après mais j’ai attendu trois ans pour le leur dire.» A cette époque, elle fréquente l’association interconfessionnelle Coexister. Elle aborde l’islam par le soufisme, apprécie la «mystique contemplative de la nature» du texte sacré, et son ouverture «aux juifs et aux chrétiens, dont il garantissait le salut» . En rencontrant des musulmans, elle prend conscience du «décalage entre le Coran et la façon dont l’islam est pratiqué. Par exemple, j’ai toujours prié sans porter le voile. Rien dans le Coran ne le demande, mais c’est une pratique traditionnelle considérée comme une obligation. Il faut remettre les choses à leur place et ne pas rendre obligatoire quelque chose qui ne l’est pas.»

Eva Janadin a un discours plus analytique : «Je ne peux pas expliquer mon attrait pour l’islam de manière rationnelle ou sociologique, mais sans doute est-ce le manque de transcendance qui m’a amenée vers la religion.» Elle regrette que la France ait jeté «le bébé avec l’eau du bain, le cléricalisme, le dogmatisme avec la spiritualité et la foi.» Son engagement pour un islam progressiste va de pair chez elle avec une résistance à la radicalisation islamiste. Elle veut refonder sa religion, rien que cela. Les deux femmes semblent douces, pourtant il va leur falloir déplacer des montagnes.

Les réseaux sociaux furent déterminants dans leurs parcours. En discutant avec son professeur d’arabe, Eva Janadin découvre l’islam mutazilite, un courant rationaliste. Grâce à Facebook, elle rencontre d’autres fidèles. C’est aussi sur les réseaux sociaux que les deux converties font connaissance. Elles se voient «en vrai» pour la première fois en 2015. Les attentats sont un choc, celui de «se prendre en pleine face dans son pays ces violences-là…» Eva Janadin : «J’ai voulu assumer mes responsabilités, et non me contenter de dire : « Ce n’est pas cela, l’islam. » Certains textes qui appartiennent à l’islam peuvent abreuver des passages à l’acte. Ce n’est pas une religion de paix et d’amour en soi, c’est ce qu’en font les musulmans. S’ils décident d’en faire quelque chose de fraternel, ce sera fraternel.» Elles évoquent les «multiples facteurs» responsables de la radicalisation. «De toute façon, ce public radicalisé, nous, on ne le touche pas.»

Malheureusement elles ne touchent pas non plus les représentants de l’islam en France. Ils ne les consultent pas : «Les femmes imames ne sont pas leur priorité. Ils sont conservateurs.» Elles veillent à ne pas s’enfermer dans le combat féministe, elles visent plus large. Un fidèle de leurs offices pense que «la ligne de démarcation entre elles et les autres imams ne passe pas tant entre hommes et femmes qu’entre progressistes et conservateurs.» Il pointe une autre de leurs singularités : «Le sujet du jour est mis en débat». Comme au Talmud Torah. Elles souhaitent «adapter l’islam au contexte culturel français. On plaide par exemple pour la mixité dans les mosquées, puisqu’elle prévaut dans la société. Ça ne leur plaît pas, ils n’en veulent pas.» Sofiane Arab : «Certains imams me disent qu’ils les accueilleraient volontiers dans leur mosquée mais que leurs fidèles ne veulent pas d’elles.» Les deux imames déplorent les influences étrangères qui entrent dans le financement de l’islam : «Il n’y a pas grand-chose de français là-dedans…» Le discours sur le séparatisme d’Emmanuel Macron leur convient : «Il a bien distingué islam et islamisme.» Sur les caricatures, elles sont plus nuancées : «La question est de savoir jusqu’où peut aller une caricature. Il ne faut pas sacraliser la caricature comme de l’autre côté on sacralise le Prophète. Ce qui est un comble pour une religion qui refuse l’idolâtrie.»

Le temps manque à ces célibataires sans enfants. De la vie dont elles rêvent, peut-être, pour le futur, elles ne disent rien. En ce moment, elles contactent des maires en région parisienne dans l’espoir de trouver un lieu à louer pour officier, ce qui leur permettrait de bénéficier d’une meilleure protection. Parce que «pour le moment, il y a toujours le risque qu’une personne vienne uniquement pour mettre le bazar». Ou pire.

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