Empêtré dans sa promesse intenable d’interdire l’herbicide d’ici 2021, le président renvoie la question au niveau européen. Fuite en avant ou capitulation ?

La manœuvre devait être arrêtée vendredi matin, au cours d’une réunion organisée en marge du conseil de défense écologique, à l’Élysée, en présence de parlementaires et des ministres concernés. Alors que l’exécutif se débat dans sa gestion chaotique de la crise sanitaire, marquant le pas dans les sondages, des échéances potentiellement embarrassantes se rapprochent, et il paraît urgent de reprendre la main.La Journée mondiale pour le climat sera célébrée le 8 décembre, quatre jours avant la date anniversaire de la signature de l’accord de Paris, lors de COP21 en 2015. Et le bilan n’est pas bon. Les concentrations de CO2 dans l’atmosphère, loin de s’effondrer avec la crise du Covid-19, ont sensiblement augmenté en 2020, selon l’ONU, en dépit d’une baisse brutale des émissions pendant les périodes de confinement. Et les objectifs de moyen terme affichés par le gouvernement français au début de son mandat paraissent hors de portée : la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim a dû être compensée par le maintien de centrales à charbon ou au gaz, et par des importations. Les changements structurels prévus par le plan de relance (rénovation des bâtiments, malus automobile…) ne sont pas encore en place, et les 146 propositions formulées par la convention citoyenne pour le climat attendent encore d’être transcrites dans la loi.

En cette fin d’année préélectorale, les oppositions, Europe Écologie-Les Verts en tête, se tiennent en embuscade… Avec un totem : le glyphosate, qu’Emmanuel Macron avait bruyamment promis d’interdire en2021 … au plus tard ! À quelques semaines de l’échéance, on n’y est pas. Un totem des militants de l’écologie politique. C’était évidemment attendu. Reconnu sans danger dans le respect des règles d’utilisation par toutes les agences sanitaires mondiales l’ayant évalué, le glyphosate a pourtant été classé comme « cancérigène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ, une antenne de l’OMS) en 2015 (l’un des experts du Circ signera une semaine plus tard un contrat de 160 000 dollars avec deux cabinets d’avocats qui s’apprêtaient à poursuivre Monsanto, premier fabricant du glyphosate.) Ni l’OMS ni les autres agences, après révision de leurs évaluations, ne modifieront leur jugement : le glyphosate ne pose pas de danger particulier pour les humains au regard de la science. Du point de vue politique, c’est une autre histoire… Devenue un totem des militants de l’écologie politique en lutte contre l’un des symboles de l’agriculture productiviste, présentée par la presse comme un « poison», la molécule est vouée à disparaître, devenant même le critère unique d’évaluation des progrès réalisés par l’agriculture dans le cadre des plans de réduction de l’usage des produits phytosanitaires. Un plan de sortie de l’utilisation de l’herbicide est signé, et les institutions sommées d’accélérer la recherche de produits susceptibles de le remplacer. Les agriculteurs s’y plient… Jusqu’à un certain point. Un premier rapport parlementaire alerte, l’an dernier, des possibles effets pervers d’une interdiction mal pensée. Coûteuse pour les agriculteurs d’abord qui, sans cet herbicide bon marché, devront supporter 50 et 150 euros à l’hectare supplémentaire de frais d’exploitation, passés en augmentation de main-d’œuvre , en une consommation de carburant multipliée par trois ou quatre , en investissements matériels , en dépenses pour d’autres produits phytosanitaires. Lourde pour l’environnement ensuite : les techniques alternatives de désherbage (passages de tracteurs , de machines) émettraient 226 000 tonnes de CO2 supplémentaires. Aucune alternative. Mais surtout, les chercheurs vont pointer plusieurs situations pour lesquelles aucune alternative au glyphosate n’est envisageable, mettant en péril des hectares entiers de culture – et la souveraineté alimentaire du pays. À l’automne, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a tranché : si les usages de glyphosate sont drastiquement réduits d’ici l’an prochain dans le pays (des dizaines de produits à base de glyphosate devant être retirés du marché), l’impasse demeure pour un certain nombre de cultures, dans des contextes précis : vignes, arbres fruitiers, terres en pente, grandes cultures, technique sans labour de conservation des sols… Les doses utilisées devront être réglementairement réduites de 60 à 80 %, mais elles ne pourront pas, dans certains cas , être totalement supprimées.

Et la stratégie retenue mécontente tout le monde : les agriculteurs d’une part, ulcérés que ces restrictions aient été prises en France seulement, alors que le reste de l’Europe continue d’utiliser librement le glyphosate, créant de graves distorsions de concurrence. EELV et les activistes anti pesticides d’autre part, indignés que le gouvernement revienne sur sa promesse de supprimer définitivement l’usage de l’herbicide d’ici 2021. Pour s’en sortir, Emmanuel Macron a donc décidé de tenter le « saut d’obstacles » : alors que la question de la re-homologation du glyphosate se posera en Europe à la fin 2022, le président promet de porter l’idée d’une interdiction globale. « On ne peut acter l’interdiction au niveau national sans alternatives crédibles et concrètes», confie un conseiller de l’exécutif, qui a déjà dû faire marche arrière, à l’automne, quand il s’est avéré que l’interdiction des insecticides néonicotinoïdes sans alternative menaçait de tuer la filière de la betterave. «Nous allons réussir à diviser par deux l’utilisation de glyphosate d’ici la fin du quinquennat. M ais pour aller plus loin, il faudra qu’on soit 27. » Un principe de réalité nouveau au gouvernement, loin de rassurer les spécialistes. D’une part, parce que la distorsion de concurrence demeure : aucun autre pays ne s’est engagé aussi loin dans la sortie de l’herbicide présentant, aujourd’hui, le meilleur rapport entre efficacité et préservation de l’environnement, en dépit de fortes pressions des opinions publiques, affolées par une foule de campagnes médiatiques mesurant des taux de glyphosate (sans aucune signification sanitaire) dans les urines du public . « C’est un maquignonnage électoraliste », tempête le directeur de recherche au CNRS Marcel Kuntz, médaillé d’or de l’Académie de l’agriculture, auteur d’une note récente sur le sujet pour la Fondation pour l’innovation politique. « Si toutes les questions qui nécessitent de regarder le réel en face deviennent des marchandages politiciens à l’intérieur de chaque pays, on ne va jamais s’en sortir sur aucun dossier ! » En 2017, le renouvellement pour 5 ans de l’herbicide avait donné lieu à d’intenses polémiques politiques, le principe de précaution étant brandi par les opposants au glyphosate comme argument ultime. Dix-huit États (dont les pays de l’Europe du Nord et de l’Est) s’étaient prononcés pour le renouvellement de l’autorisation. « L’intérêt de l’Europe n’est pas de détruire son agriculture », insiste Marcel Kuntz. Ni de saper, par une décision sans lien avec la science, l’autorité de ses agences sanitaires, qui ont toutes jugé l’herbicide parfaitement sûr. Les mêmes agences qui devront convaincre, demain, qu’elles ont correctement évalué les vaccins anti-Covid… Et en persuader l’opinion. Un défi, si nos politiques eux-mêmes n’y croient plus.

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