Entre une vision traditionaliste de l’islam véhiculée par certains imams et une société occidentale qui dénonce leur oppression, les musulmanes attachées à leur foi se sentent souvent incomprises. L’islam, pourquoi c’est compliqué.

« Il n’y a que Dieu qui juge. Chacun pratique sa foi comme il l’entend. » À 43 ans, Dudu s’est depuis longtemps fait une raison. Si elle pratique rituellement les cinq prières quotidiennes, cette mère de trois enfants, qui travaille dans l’entreprise de bâtiment familiale à Thiais (Val-de-Marne), le fait chez elle, loin des regards. Et surtout des préjugés. Issue d’une famille venue de Turquie dans les années 1970, Dudu est une femme active et déterminée mais a fini par renoncer au voile qu’elle a porté pendant un temps. « Je l’ai enlevé parce que la société française ne le supporte pas et que ça m’entravait au quotidien », explique-t-elle.

Elle se tient aussi à bonne distance des mosquées dont elle ne retrouve pas l’atmosphère joyeuse des étés de son enfance en Turquie. « On est en permanence jugé sur sa tenue vestimentaire, sur ce qui est haram (permis) ou pas, il n’y a aucune discussion possible », regrette-t-elle. Alors, Dudu s’est repliée loin de « (sa) communauté » et applique les valeurs de partage et d’amour de sa religion en aidant d’autres femmes au sein de l’association Nénuphar qu’elle a créée à Pantin.

« C’est la grande majorité des femmes qu’on marginalise »

« Le statut de la femme occupe une place importante parmi les facteurs d’incompréhension de l’islam », regrette Zeina El Tibi, juriste et chercheuse franco-libanaise, auteure d’un essai sur le sujet. « Ils résultent de l’ignorance de la religion par les non-musulmans mais aussi par les musulmans eux-mêmes qui en donnent, notamment en France et dans les sociétés occidentales, une vision altérée. »

Entre celle traditionaliste véhiculée par certains imams et celle plus moderniste, « qui inculpe le religieux de tous les maux, c’est d’abord et avant tout la voix de la grande majorité des femmes musulmanes que l’on marginalise », regrette Asma Lamrabet, théologienne marocaine et figure du féminisme dans le monde musulman, dans un rapport pour la Fondation de l’innovation politique.

Des préjugés « qui enferment »

« C’est vrai que les préjugés sur les femmes musulmanes nous enferment et projettent sur nous une image déformée », témoigne Hanifa, étudiante franco-algérienne de 28 ans. « C’est violent et douloureux, et ce sera très long à déconstruire parce qu’il faut avoir les armes pour les détourner. » Ces questions, Hanifa, qui a grandi en Algérie jusqu’à l’âge 13 ans, ne se les posait pas jusqu’à son arrivée en France. « Je l’ai très mal vécu. C’était la première fois que je faisais l’expérience de l’altérité et que je rencontrais des gens qui vivaient autre chose que l’islam. »

Ses études permettent à cette élève brillante d’acquérir les outils pour s’interroger sur sa foi. Elle apprend l’arabe, lit le Coran et supporte mal de voir les femmes marginalisées dans les lieux de culte, reléguées derrière un rideau ou au sous-sol : « D’autant plus que je ne trouvais pas d’explication dans le Coran qui pose le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes. »

Après avoir longtemps pratiqué sa foi en solitaire, elle a adhéré d’emblée au projet de la mosquée Fatima qui compte l’une des premières femmes imames, Kahina Bahloul, et organise des prières mixtes. « Il est faux de dire que l’islam n’est pas adapté à l’Occident », assure-t-elle. « Si on revient à la source, il n’y a pas de dichotomie, mais simplement un phénomène socioculturel de domination masculine qui se reproduit. »

Confusion entre religion et coutumes

Pour Zeina El Tibi, on confond la religion avec les coutumes et les pratiques de certains pays. Ce n’est pas l’islam lui-même qui serait donc en cause mais son interprétation et l’usage politique qui en a été fait, notamment au XXe siècle, contribuant à freiner un mouvement naturel d’émancipation des femmes : « Je suis musulmane et j’ai vécu très librement, comme les femmes du Liban, d’Égypte, d’Irak, du Maghreb… Ce n’est que depuis la Révolution dite islamique en Iran en 1979 qu’on a assisté à un repli et à la montée d’une idéologie qui est plus politique que religieuse. »

Khadija, 46 ans, Française d’origine « sarthoise » qui appartient à la génération des « beurettes », les filles de la deuxième génération de l’immigration maghrébine, témoigne de ce moment de bascule où elle a vu beaucoup de ses amies du quartier se voiler et se transformer en « bonne épouse » qui reste à la maison et élève ses enfants. « Je les connais, ce ne sont pas des femmes soumises, mais pour beaucoup de celles qui n’ont pas fait d’études ou n’ont pas trouvé d’emploi, la religion a été un refuge », estime cette professeure des écoles. « Une façon d’affirmer une identité dans une société qui soi-disant ne voulait pas d’elles. »

Le voile, un point de fixation

Cette question de l’invisibilité de la femme, Bariza, franco-algérienne, se l’est beaucoup posée. Docteure en sciences islamiques, elle a longtemps enseigné l’arabe et le Coran à la Grande Mosquée de Lyon, mais a démissionné du conseil régional du culte musulman (CRCM) où elle siégeait sans avoir voix au chapitre. « L’homme a pris beaucoup de place dans l’organisation et la pratique de l’islam », déplore-t-elle. « Il n’est pas question de discuter du Coran ou des hadiths mais leur interprétation doit évoluer avec l’époque et le contexte. De ce point de vue, seule la connaissance peut être une arme pour les femmes. »

Très traditionaliste dans sa pratique, elle défend la place des femmes dans l’islam mais regrette que le voile reste en France un point de fixation qui contribue à les marginaliser un peu plus : « Les femmes voilées sont systématiquement considérées comme illettrées ou ont du mal à accéder à l’emploi. C’est aussi ça qui les rend invisibles. Si elles étaient plus valorisées et s’exprimaient davantage, peut-être les choses finiraient-elles par évoluer. »

Trois musulmanes « puissantes »

La tradition musulmane met en avant des figures de femmes dès les débuts de l’islam :

Khadija, la première épouse du prophète de l’islam, appartenait, selon la tradition musulmane, à une riche famille et était elle-même marchande. Divorcée d’un premier mariage, elle s’assumait financièrement et aurait demandé sa main à Mohammed, qui était son employé et de quinze ans plus jeune qu’elle.

Aïcha, si l’on en croit un hadith (récit prophétique), aurait été mariée à Mohammed à 9 ans. Confrontée aux querelles de succession ayant suivi la mort de son époux, elle aurait levé une armée et combattu, montée sur un chameau, Ali, le quatrième prétendant au statut de calife.

Rabia Al Adawiyya, décédée en 801 à Bassora dans l’actuel Irak, est une poétesse, mystique et une figure majeure du soufisme. La tradition lui attribue des prières et des vers d’une grande beauté, reflet de ce que l’islamologue Pierre Lory qualifie de « doctrine de l’amour intégral ».

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