Tribune. Le président de la République a mis fin au débat sur un possible report au-delà de 62 ans de l’âge légal de la retraite, qui avait surgi au sein de son gouvernement, en se prononçant clairement contre cette mesure, jeudi 25 avril, lors de sa conférence de presse. Le flou entretenu sur cette question ces dernières semaines avait sérieusement ébranlé le travail de concertation avec les syndicats engagés par Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire chargé de la réforme des retraites. Il était grand temps d’y mettre fin.

Le principe d’un report de l’âge de la retraite est un totem de longue date de la droite et de tous ceux qui ne voient dans le système de retraite qu’un coût financier qu’il est urgent de contenir en raison du vieillissement de la population. Cette vision strictement comptable occulte les vrais enjeux d’une réforme, qui sont d’abord sociaux et humains.

Les Français n’ont plus confiance dans leur système de retraite. Au moins trois quarts des actifs le jugent fragile, inégalitaire, dépassé et incapable de leur assurer à l’avenir une retraite satisfaisante (Les Français jugent leur système de retraite, une enquête de la Fondation pour l’innovation politique , novembre 2018). Ce constat est très préoccupant pour un système par répartition qui repose sur le principe de la solidarité de long terme entre les générations. Que le doute s’installe sur l’équité et la pérennité de cette longue chaîne de solidarité entre générations et cela en est fini de la retraite par répartition.

La défiance exprimée massivement par les Français met en évidence que l’urgence de la réforme est d’abord de rétablir la confiance en remettant de l’équité et de la justice dans un pacte de solidarité intergénérationnelle devenu pacte de sacrifice, notamment aux yeux des jeunes. Ces derniers ont l’impression que les aînés ne leur laissent que des dettes puisque les réformes paramétriques successives, portant principalement sur l’âge légal et la durée de contribution exigée pour une retraite pleine, ont fixé des retraites toujours plus lointaines et moins généreuses sans aucune contrepartie.

« D’abord gagner la bataille de l’emploi »

Dès lors, revenir à une réforme paramétrique de plus, comme les tenants du report de l’âge de la retraite l’évoquaient, ne pourrait qu’approfondir encore la défiance des Français à l’égard de leur système de retraite. Pire, elle risquerait paradoxalement d’être inefficace pour contenir les dépenses sociales. Car si les réformes précédentes ont eu le mérite d’avoir réussi à stabiliser le coût financier des systèmes de retraite autour de 14 % de produit intérieur brut (PIB) et reporté les âges de liquidation à 62 ans et même à 63 ans en 2030, elles n’ont pas prolongé la vie active dans les mêmes proportions. Ainsi, plus de 40 % de ceux qui liquident leur retraite à 62 ans ne sont plus en emploi aujourd’hui. Ils se trouvent au chômage, dans les minima sociaux, en invalidité ou en inactivité.

Repousser encore la borne d’âge risquerait donc d’accroître la précarité des plus précaires et ainsi de creuser encore les inégalités en fin de carrière et à la retraite tout en ne produisant pas les résultats escomptés en termes d’équilibre financier. Car c’est bien l’allongement de la vie active qui est le meilleur paramètre pour équilibrer les comptes de la retraite, puisque dans le même mouvement il élargit le nombre de cotisants et diminue d’autant le nombre de pensionnés.

Plus de 40 % de ceux qui liquident leur retraite à 62 ans ne sont plus en emploi aujourd’hui. Ils se trouvent au chômage, dans les minima sociaux, en invalidité ou en inactivité

Or, le report de l’âge de liquidation de la retraite n’a pas correspondu, en France, à un allongement de la vie active. Ces deux âges sont déconnectés et la sortie définitive du marché du travail se situe actuellement autour de 60 ans avec un taux d’emploi d’à peine 30 % pour les 60-64 ans, l’un des plus bas d’Europe.

Dans ces conditions, le report de l’âge de la retraite ne ferait que transférer à d’autres budgets sociaux la couverture de cette nouvelle précarité, sans réduire pour autant l’enveloppe globale des dépenses sociales. A juste raison, comme l’a dit le président, « il faut d’abord gagner la bataille de l’emploi ». Remédier à cette déconnexion supposerait, en effet, une politique active de l’emploi ciblant les secondes parties de carrière, afin de s’assurer que les quadragénaires bénéficient des évolutions de carrière, de la formation et de la prévention en matière de santé au travail leur permettant d’être à terme des quinquagénaires et sexagénaires performants pour les entreprises.

Quatre générations et non plus trois

La question de l’emploi des seniors, jamais vraiment résolue en France, resurgit. « Travailler davantage » comme nous y enjoint Emmanuel Macron supposerait un effort particulier pour augmenter le taux d’emploi des seniors comme des juniors.

Mais à ne se focaliser que sur le coût financier du système, on ignore le pacte de solidarité intergénérationnelle qui sous-tend les retraites par répartition. Il est donc urgent de revenir à l’esprit des origines qui a présidé à la création de la Sécurité sociale en 1945 et qui instituait un pacte mutuellement profitable entre les trois générations coexistantes, par lequel chaque génération dépendait de la suivante dans un équilibre entre droits et devoirs qui couvrait les trois temps de la vie : éducation, travail, retraite.