Tribune de Laurence Daziano et de François-Aissa Touazi parue dans La Tribune le 20 octobre 2014. Pendant qu’une partie du monde occidental nourrit encore de nombreux mythes sur l’Orient, une nouvelle Route de la soie émerge à nos frontières, sans nous.

A l’heure où les pays émergents s’affirment sur la scène internationale, une nouvelle route commerciale apparaît qui, de la Chine à l’Afrique en passant par le Golfe, mêle capitaux, matières premières et infrastructures. La Route de la soie, qui reliait la Turquie d’Antioche à la Chine de Chang’an, a été abandonnée au cours du XVème siècle. Pendant presque deux millénaires, des marchandises précieuses comme la soie, le lin ou les épices ont transité le long de cette axe, entraînant la diffusion des découvertes chinoises : boussole, imprimerie, papier, monnaie… La Route de la soie a préfiguré la mondialisation, engendrant une intégration culturelle et politique des peuples situés le long de cette voie. Elle a structuré la croissance, les savoir-faire et la culture au carrefour de l’Occident et de l’Orient.

Il existe aujourd’hui une nouvelle route commerciale structurante qui relie la Chine à l’Afrique, en passant par le Golfe. Le tracé de cette nouvelle « Route de la soie » s’affermit progressivement avec une multiplication des échanges entre les matières premières, les infrastructures et les capitaux. Deux grands faits générateurs font émerger cette nouvelle route : d’une part, la croissance chinoise qui nécessite d’immenses besoins énergétiques et en matières premières ; d’autre part, l’ampleur de la croissance économique du Golfe a conduit ses dirigeants à s’intéresser davantage aux marchés asiatiques et africains.

Les matières premières sont la colonne vertébrale de cette nouvelle route : près des trois quarts du pétrole consommé en Chine proviennent du Moyen-Orient et d’Afrique. Le Nigeria, plus gros exportateur pétrolier d’Afrique, prévoit de convertir jusqu’à 7 % de ses réserves de devises en yuan. La Chine absorbe également 75 % des exportations congolaises de cuivre et près de 70 % des exportations sud-africaines de fer. Sur ce fondement, de nombreux échanges industriels et financiers se sont noués. La troisième plus grande mosquée du monde est actuellement construite à Alger par le groupe chinois, State Construction & Engineering Company, pour un montant de 1,3 milliard de dollars. Un quart de tous les investissements directs étrangers en Afrique subsaharienne, depuis 2006, provient de Chine.

Les relations commerciales ne cessent de se renforcer dans ce « triangle émergent ». Le commerce entre la Chine et l’Afrique s’établissait à 210 milliards de dollars en 2013, soit un niveau deux mille fois plus élevé qu’en 1960. Depuis peu, le premier partenaire commercial de l’Arabie Saoudite n’est plus les États-Unis, mais la Chine. Les exportations du Golfe en Afrique ont augmenté de 15% entre 2000 et 2010. Les investissements du Golfe concernent tous les secteurs économiques africains : finance, immobilier, téléphonie mobile, médias, agriculture. Ils contribuent ainsi à une plus grande diversification des économies subsahariennes.

Enfin, l’intégration économique de cette nouvelle Route de la soie se consolide à grande vitesse, à la hauteur des revenus générés par les hydrocarbures. D’ores et déjà, l’intégration culturelle se prépare. Concrètement, des millions d’Asiatiques sont déjà présents dans la région du Golfe. Le renforcement prochain d’Al Jazeera en Afrique devrait contribuer à nourrir le rayonnement du Qatar. En outre, l’investissement de 25 millions de dollars nécessaire au lancement de CNBC Africa, la chaîne d’information économique et financière, a été financé à 70% par un consortium de Dubaï. Et dans les années à venir, avec la multiplication des lignes aériennes entre le Moyen-Orient et l’Afrique, les échanges devraient se développer.

Pendant qu’une partie du monde occidental nourrit encore de nombreux mythes sur l’Orient, une nouvelle Route de la soie émerge à nos frontières, sans nous. Cette route du pétrole et des capitaux pourrait rapidement changer la donne économique mondiale. Assurément, un nouveau monde apparait autour des grandes mégapoles émergentes dans un axe reliant Pékin à Lagos en passant par Dubaï. Cet axe structure le monde de demain avec d’importantes classes moyennes et de nouvelles puissances désireuses de jouer un rôle accru sur la scène mondiale. Demain, cette nouvelle Route de la soie contribuera à déplacer le centre de gravité de la dynamique économique mondiale.

Il appartiendra, dès aujourd’hui, aux Européens de faire les efforts nécessaires pour ne pas rester à l’écart de l’Histoire.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences po à Paris, est membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.