FIGAROVOX/ENTRETIEN – Après les deux fusillades survenues ce jeudi 20 février à Hanau en Allemagne, Patrick Moreau revient sur le profil du tueur présumé, Tobias Rathjen. Il décrit celui-ci comme un loup solitaire dont la pensée serait largement tributaire du complotisme américain.

Patrick Moreau est chercheur au CNRS et à l’Université de Strasbourg. Il vient de publier une note pour la Fondapol intitulée «Saxe et Brandebourg: percée de l’AFD aux élections régionales du 1er septembre 2019».

FIGAROVOX.- Que pouvez-vous nous dire de Tobias Rathjen, l’auteur présumé des fusillades d’Hanau. Son profil est-il représentatif de la partie violente de l’extrême droite allemande?

Patrick MOREAU.- Non, il faut absolument distinguer Tobias Rathjen de l’extrême droite allemande. Il s’agit d’un complotiste authentique, comme l’illustre l’enregistrement de son discours à la nation américaine mis en ligne sur Facebook. Tobias Rathjen appelle dans celui-ci les Américains à se révolter contre des puissances obscures qui auraient selon lui des bases secrètes où l’on tuerait des enfants et adorerait le diable. Ces organisations secrètes seraient capables de manipuler les cerveaux, notamment celui du président Donald Trump. Le tueur appelle, dans un anglais excellent, les Américains à se rebeller. Son manifeste présente un certain nombre de points commun avec les écrits du terroriste suprémaciste norvégien Anders Breivik qui avait pour le rappel commis les attentats d’Oslo et d’Utoya en 2011. Il s’agit d’un discours à plusieurs dimensions dans lequel il insiste d’abord sur sa normalité: il a fait des études relativement classiques. Rathjen explique ensuite avoir découvert très tôt qu’il était espionné par les services secrets, ce qui aurait forgé sa vision du monde.


Il n’y a pas de point commun communs entre Tobias Rathjen et le national-socialisme. Il n’a de même rien à voir avec l’AFD.


Sa vision du monde est fondée sur la notion de race et il considère que la race allemande est supérieure aux autres peuples, notamment aux Asiatiques. Son discours regorge de références à la Chine. Il prévoit par exemple un conflit entre cette puissance et les États-Unis. Pour lui, les peuples inférieurs, notamment les Arabes et Israël, doivent être exterminés. Mais il n’y a pas vraiment de points communs avec le discours national-socialiste traditionnel ou avec l’extrême droite politique type AFD (Alternative für Deutschland). Ni d’ailleurs avec les revendications environnementalistes des tueurs d’El Paso et de Christchurch.

Mais la recrudescence du terrorisme d’extrême droite en Allemagne depuis quelques années n’a-t-elle pas favorisé le passage à l’acte?

Ces deux phénomènes doivent être à mon avis distingués. Le tueur d’Hanau s’est radicalisé sans nourrir de contact avec l’extrême droite. Il n’était même pas perçu par son environnement comme raciste. Il s’agissait d’une personne extrêmement isolée, sans aucune vie sentimentale (un incel), ce qui explique que personne ne l’ait vu venir. Tobias Rathjen a développé sa vision du monde sur les réseaux sociaux. Profondément influencé par des évènements et processus à l’œuvre aux États-Unis, il a ensuite appliqué sa vision du monde au cas allemand.


Les services secrets allemands demeurent impuissants face aux complotistes marginaux et solitaires.


 

À l’inverse, les groupes néonazis sont extrêmement organisés, notamment via des chat rooms et des sites web par lesquels ils appellent à des attentats. Leurs cibles sont d’abord des personnalités politiques perçues comme modérées et des immigrés, notamment ceux arrivés depuis 2015 en Allemagne et décrits comme des «envahisseurs».

Il semble difficile donc pour les autorités allemandes de faire face à ce genre d’individus…

En effet, il n’y a aucun moyen de les cibler car ils sont trop isolés. Le tueur présumé avait certes mis sa vidéo en ligne il y a quelques jours. Mais il existe des milliers de blogs et de pages internet qui relaient des thèses complotistes et ceux-ci sont relativement peu lus. Les services secrets allemands ont en revanche une grande efficacité dans leur combat contre les groupes néonazis qu’ils infiltrent et mettent sur écoute. Ils demeurent néanmoins impuissants face aux complotistes marginaux et solitaires.

L’idéologie complotiste et violente que vous pointez du doigt trouve-t-elle des relais en France aujourd’hui?

Je pense que cette pensée n’est aucunement résiduelle. Il y a selon moi une expansion permanente de la pensée et du style complotistes. L’épisode du Coronavirus l’a montré dans la mesure où de nombreux individus ont expliqué qu’un virus avait échappé à une base de recherches chinoise. Le monde complotiste s’étend donc, et cela va bien au-delà de l’Hexagone. Les réseaux sociaux favorisent évidemment la diffusion de ces thèses.

 

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