FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Eddy Fougier analyse l’évolution récente des mouvements de contestation animale. Selon ce chercheur spécialiste des mouvements protestataires, les militants végans forment une galaxie de plus en plus complexe et divisée.

Eddy Fougier est politologue, chercheur. Spécialiste des mouvements protestataires et chargé d’enseignement à Sciences Po Aix-en-Provence et à l’Audencia Business School, il vient de publier une note intitulée «La Contestation animaliste radicale» (Fondapol, 23 janvier 2019).

Vous pouvez la consulter sur le site de la Fondation pour l’innovation politique.

FIGAROVOX.- De la viande avariée venue de Pologne a été retrouvée dans des entreprises d’agroalimentaire français. Ce nouveau scandale sanitaire renforce-t-il la cause végan?

Eddy FOUGIER.- Je n’en suis pas tout à fait certain. Il renforce surtout le discours de ceux qui dénoncent l’élevage intensif, tant pour son impact sur la santé que sur l’environnement. Mais ce discours n’est pas l’exclusive des militants végans, et du reste ce n’est pas leur voix qui porte le plus.

Les végans se positionnent d’abord sur la question du bien-être animal, et leur discours porte plutôt sur les conditions dans lesquelles les animaux destinés à devenir de la viande sont élevés puis abattus, plutôt que sur l’impact de leur consommation par l’homme sur la santé ou sur la nature. La dimension première de l’engagement végan est éthique: ils souhaitent réduire la souffrance des animaux, au nom de la considération morale qui leur est due. Justement, ce que l’on reproche le plus souvent aux végans, c’est l’impact qu’aurait un régime sans viande sur la santé humaine.

 

On assiste, selon vous, à «la montée en puissance d’un animalisme radical». Qui en sont les nouveaux acteurs et quelles sont leurs motivations?

Que des associations, en France, militent pour la défense des intérêts des animaux, n’est pas neuf en soi. La société protectrice des animaux (SPA) a été créée en 1845! Mais depuis les années 2000 de nouveaux acteurs sont apparus, qui promeuvent une vision bien plus radicale de la cause animale. Il s’agit notamment de l’association L214 créée en 2008. Ces associations ne tombent pas du ciel pour autant: L214, qui est en France l’acteur le plus visible du mouvement de libération animale, est née à partir du collectif «Stop Gavage», qui a donc élargi le spectre de son action pour ne plus se soucier seulement des oies mais de tous les animaux d’élevage. Certaines autres associations sont en réalité la branche française d’organismes internationaux qui existent depuis de nombreuses années, et qui ont commencé plus récemment à mener des actions sur le sol français, comme PETA France («People for the Ethical Treatment of Animals» devenu en français «pour une éthique dans le traitement des animaux»). C’est encore le cas de 269 Life France, créée en 2012 quelques semaines après la création du collectif international 269. À ne pas confondre avec 269 Libération Animale, créée elle en 2016, indépendamment de l’association précédemment citée, et qui vise pour le coup à mener des actions le plus souvent illégales en promouvant «l’usage de l’action directe et de la désobéissance civile». D’autres associations, enfin, existaient depuis longtemps mais se sont récemment radicalisées, comme le CRAC qui a changé la signification de son sigle en 2002 pour devenir le «Comité Radicalement Anti Corrida» et non plus le «Comité Réformiste Anti-Corrida».

Le paysage des associations animalistes s’est donc complexifié à mesure que certaines se sont radicalisées. Il faut signaler également que leur visibilité s’est accrue, particulièrement depuis 2015, où L214 diffuse en octobre sa première vidéo à avoir été médiatisée, filmée dans un abattoir à Alès. Il y a de plus en plus de publications sur le sujet, souvent des traductions d’auteurs américains, ou encore des livres grand public qui connaissent un certain succès: ceux d’Aymeric Caron par exemple, ou de Franz-Olivier Giesbert en 2014. Le fait qu’Aymeric Caron ait été chroniqueur chez Ruquier de 2012 à 2015 a participé à mettre ce mouvement sous le feu des projecteurs. Résultat: le mot «véganisme» entre dans le Larousse en 2015, et le nombre d’articles de presse qui mentionnent les associations végans bondit à compter de ce moment.

Quelle est la différence entre les associations «welfaristes» et «abolitionnistes»?

Les «welfaristes» ne s’affichent pas aux côtés des animalistes radicaux. Ils veulent seulement augmenter le bien-être des animaux, et réduire leurs souffrances. Chez les végans, les mauvaises langues disent que les «welfaristes» se contentent de vouloir élargir la cage, tandis que les abolitionnistes veulent en ouvrir la porte… Ces derniers réclament purement et simplement l’abolition de toute forme d’exploitation animale: ce serait en quelque sorte une «désanimalisation» de l’économie et de la société comme on parle de la «décarbonisation» lorsque l’on réclame l’abandon des énergies fossiles. Du reste, le mode de vie des végans montre, par l’ampleur de leurs renoncements, à quel point les produits d’origine animale sont présents dans nos vies! Il existe même des préservatifs végans, car ceux vendus en pharmacie habituellement contiennent de la caséine, une protéine qui vient du lait.

La différence entre les végans plus ou moins radicaux ne tient-elle pas d’abord aux modes d’action, plus qu’à l’objectif final? Une association comme L214, plus modérée, milite pourtant bien pour l’abolition de l’élevage…

L214 est en effet dans un positionnement très ambigu, car ils sont bel et bien abolitionnistes, il n’y a qu’à consulter le site Internet de l’association pour s’en rendre compte. Mais ce n’est pas aussi clair que cela car ils usent souvent d’un discours de nature welfariste, ce qui peut sembler un peu hypocrite car ils passent pour des modérés alors que leurs objectifs ne le sont pas. Mais toutes les associations ne sont pas dans l’ambiguïté pour autant: certaines se contentent simplement de promouvoir un élevage extensif, plus respectueux du bétail.

En revanche, il y a une rupture assez nette entre les associations sur la nature des moyens qu’elles emploient, et là-dessus L214 est en effet très modérée, comparée par exemple au Front de Libération Animale et d’autres activistes qui incendient des abattoirs! C’est un peu comme dans les groupuscules d’extrême-gauche, on en trouve toujours un plus radical que soi.

Par ailleurs, cela dénote aussi de vives dissensions entre les mouvements. Le jour de la parution de mon étude, des activistes de 269 Libération Animale ont publié un message sur Twitter pour rappeler leurs différences avec L214!

Les végans sont-ils tous de gauche?

Je ne peux répondre que pour ce qui concerne les militants. En réalité, beaucoup de végans ont simplement un mode de vie végan, et on trouve ces personnes partout sur l’échiquier politique.

Mais les militants animalistes les plus radicaux sont effectivement souvent proches de l’ultragauche, et certains des mouvements relèvent davantage de la lutte anarchiste que véritablement du combat animaliste. Le logo de l’ALF, le Front de Libération Animale, est un A cerclé qui rappelle bien-sûr le symbole des anarchistes.

On trouve à droite ou à l’extrême-droite quelques courants animalistes, mais souvent ils servent de support à une lutte contre l’immigration, en passant par exemple par le militantisme anti-halal. On peut aussi citer Antony Blanchard, militant de Cause Animale Nord qui avait dérobé le chien d’un rom au motif que celui-ci était maltraité. Cette association semble avoir de nombreux liens avec l’extrême droite. Dans l’alt-rightaméricaine, on trouve quelques suprémacistes blancs qui défendent le véganisme pour mieux protéger la pureté de la race…

En fait, c’est un peu comme avec l’écologie: il y a une certaine ambiguïté dans les motifs des végans, car ce combat peut recouvrir des tendances différentes voire antagonistes.

Mais tout de même, la «libération animale» reprend les codes d’autres mouvements de lutte progressistes inscrits au coeur de l’ADN de la gauche…

Oui, c’est un mouvement qui s’inscrit souvent en continuité avec d’autres mouvements d’émancipation qui ont pris fait et cause pour les victimes d’un système d’oppression: hier les prolétaires, les esclaves ou les femmes, aujourd’hui les animaux, en quelque sorte… L’association L214 a été fondée en France par des militants proches de l’extrême-gauche.

Comment se fait-il que le mouvement soit beaucoup moins implanté en France, qu’au Royaume-Uni par exemple?

On pourrait en fait prendre la question à l’envers: pourquoi les pays d’Europe du Nord, comme le Royaume-Uni, ont été des précurseurs. Il semble qu’il y ait dans la culture française des réticences plus importantes, certainement liées à l’importance culturelle de la consommation de viande ou de la corrida dans certaines de nos régions.

Il est certain en tout cas que nous assistons à un regain de sensibilité pour le bien-être des animaux, comme l’ont révélé les débats en 2014 lors de l’adoption de l’amendement Glavany qui inscrit dans le Code civil la reconnaissance des animaux comme «des êtres vivants doués de sensibilité». Si nous avons du retard, c’est enfin parce que pendant longtemps il n’y avait pas de véritable leader d’opinion en France sur ces questions.

Les Français sont donc de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question animale?

Oui, et cela pour plusieurs raisons à mon avis. D’abord parce que notre société tolère de moins en moins les violences résiduelles. Même la fessée devient insupportable. Ensuite, notre rapport à l’animal évolue: nous consommons de plus en plus de viande transformée, nous ne voulons pas voir le lien entre la viande qui est dans notre assiette et l’animal dont elle provient. Sur le marché, l’autre jour, j’ai été très surpris à la vue d’un lapin mort qui avait encore sa peau: c’est quelque chose que nous ne sommes plus habitués à voir, même chez le boucher! D’ailleurs, nous mangeons de moins en moins de lapin, comme tous les animaux que nous associons à la compagnie ou aux loisirs.

Nous mangeons de moins en moins de viande en général, et ce n’est pas tant à mon avis à cause des végans qu’à cause des études de la FAO sur l’impact climatique de l’élevage, et celles de l’OMS sur le risque cancérigène de la viande rouge. L’épisode de la vache folle a eu un fort impact également sur les représentations collectives. Par ailleurs, la viande coûte cher, et certains ménages réduisent leur consommation à cause de la diminution de leur pouvoir d’achat. Il y a, enfin, une raison physiologique: lorsque nous travaillons à un bureau, assis toute la journée, nos besoins nutritionnels diminuent.

Mais tout cela n’est pas directement lié à l’activisme végan, qui, lui, est dans une logique d’indignation morale.