ENTRETIEN – L’historien*, fin connaisseur des institutions communautaires et de plusieurs pays du Vieux Continent, juge que les opinions publiques des 28 se sont approprié la question européenne.

LE FIGARO. – Peut-on dire que l’élection du Parlement de Strasbourg a été un référendum pour ou contre l’Union européenne?

Christophe DE VOOGD. – Non. Cette logique du référendum a joué à plein en Grande-Bretagne dans le contexte du Brexit, mais elle ne caractérise pas ce qu’il s’est passé dans les autres pays membres. Pour une raison simple: très peu de partis contestataires proposaient une sortie de l’Union ou même de l’euro. On connaît l’évolution, sur ces questions, du Rassemblement national de Marine Le Pen et de la Ligue de Salvini. Sans ce changement, ces deux partis n’auraient pas eu le succès qu’ils ont rencontré respectivement en France et en Italie. En témoigne, aux Pays-Bas, l’échec cuisant du PVV [le Parti pour la liberté, un parti néerlandais de droite radicale] de Wilders, favorable au «Nexit» et des formations les plus eurosceptiques un peu partout en Europe.

L’eurobaromètre montre en effet que, à la faveur de la reprise économique, l’image de l’Union s’est nettement redressée dans presque tous les pays membres. La France est à cet égard l’un des pays les plus «euronégatifs», ce qui fausse notre perspective. Ce n’est pas le grand amour certes, mais les Européens ne l’éprouvent pas davantage envers leurs institutions nationales respectives, souvent plus mal considérées encore que les institutions communautaires.

Quel est le trait caractéristique des européennes cuvée 2019?

«C’est la fin de la longue indifférence des peuples à l’égard de l’Union, que les spécialistes nommaient le “consensus permissif”» Christophe de Voogd

Le plus important a été l’appropriation politique de l’objet «Europe» par les citoyens. Appropriation que l’on mesure à trois faits capitaux: la participation bien plus forte que prévu et sans égale depuis 25 ans ; la structuration au moins partielle du débat sur des enjeux communs: migration, écologie, Europe sociale, relations avec le trio menaçant Chine-États-Unis-Russie ; enfin l’écho à Paris et à Berlin de ce qui se passe à Athènes, Vienne ou Londres. Le fait fondamental est ainsi l’avènement d’un vrai espace politique européen. C’est la fin de la longue indifférence des peuples à l’égard de l’Union, que les spécialistes nommaient le «consensus permissif». Cette expression désigne la période au cours de laquelle les citoyens n’étaient pas associés au projet d’intégration européenne et ne manifestaient pas l’intention d’y prendre part. Ils consentaient tacitement à laisser le sujet aux gouvernants et aux élites politiques et économiques nationales et européennes. Certains s’inquiéteront de la fin de ce «consensus permissif» en faveur des élites, mais n’est-ce pas le propre de la politique que de proposer une vraie alternative aux citoyens? Que de passions, mensonges, caricatures et fausses nouvelles, dira-t-on, mais n’est-ce pas justement la preuve d’une politisation de l’enjeu européen? C’est ce qu’a démontré Luuk Van Middelaar dans un ouvrage remarquable, Quand l’Europe improvise (Gallimard).

Quelles sont les attentes des opinions publiques des pays de l’Union?

Comme le montre notre récente étude à la Fondapol, intitulée «Démocraties sous tension», les Européens sont très sensibles aux préoccupations concernant l’immigration et l’islam (plus des deux tiers de l’opinion en moyenne le manifeste), préoccupations au cœur de l’agenda populiste. Il faudra donc que la nouvelle équipe de direction européenne traite ces questions. Faute de quoi le contrecoup – et d’abord lors des prochaines échéances nationales dans chaque pays – serait considérable.

D’autant que sur ces deux sujets, a établi notre étude, c’est bien une réponse européenne qui est attendue – là encore par les deux tiers de l’opinion – à travers une politique migratoire commune et la collaboration antiterroriste. Paradoxalement, donc, ces sujets peuvent avoir servi la cause européenne en limitant l’attrait des réponses nationales proposées par les populistes. Mais, encore une fois, sous obligation de résultat: ainsi une politique d’asile européenne ayant les mêmes critères et des règles identiques est une priorité absolue, au vu des effets pervers actuels de la différence des législations et des pratiques.

Cette élection a confirmé la poussée de certains partis populistes, comme en Hongrie, en Italie ou en France. Sauront-ils s’unir à Strasbourg?

«La majorité parlementaire reste à créer et sera probablement à géométrie variable selon les sujets» Christophe de Voogd

Les commentateurs n’y croient pas dans leur grande majorité et prédisent même une scission en trois groupes. Je pense davantage à deux groupes, dont la division portera sur la politique extérieure et notamment les relations avec la Russie. Pour des raisons historiques et géographiques évidentes, un rapprochement avec Moscou est exclu par les populistes d’Europe orientale. Qu’il y ait deux groupes ou trois, ces partis seront avant tout une force d’opposition à la future majorité. Car outre les rivalités de leadership, il est difficile par définition d’avoir un agenda positif commun entre champions de différents nationalismes. Mais cette opposition sera d’autant plus redoutable que la majorité parlementaire reste à créer et sera probablement à géométrie variable selon les sujets. Finie la confortable corégence entre le Parti populaire européen (PPE ) et les sociaux-démocrates!

Emmanuel Macron, sans être en position de force, a sauvé la face…

Il a en effet limité les dégâts, mais il faut distinguer le plan national du plan européen: Macron est l’un des rares dirigeants européens à ne pas avoir gagné ces élections. Alors que la CDU de Merkel, certes en recul, est bel et bien arrivée en tête. Et le PPE, dont fait partie la CDU, reste le premier groupe du Parlement européen. Le groupe de LREM (Alde) n’est qu’en troisième position, mais se retrouve dans un rôle charnière de faiseur de roi. Les résultats vont conduire les uns et les autres à des compromis sur les nominations à venir: présidences du Parlement, de la Commission, du Conseil européen. Les grandes manœuvres ont déjà commencé. Mais l’essentiel est ailleurs: dans les politiques menées. Les attentes des Européens sont aussi grandes que lourdes de méfiance a priori.

*Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur en histoire, Christophe de Voogd enseigne la rhétorique politique en master à Sciences Po. Il est l’auteur de Réformer: quel discours pour convaincre?  (Fondapol, 2017) et préside le conseil scientifique et d’évaluation de la Fondapol.