ENQUÊTE – Les salariés leur font moins confiance, le pouvoir politique a rogné leurs prérogatives : les syndicats français sont dans une mauvaise passe.

Les signaux d’alerte se multiplient pour le syndicalisme français. Malgré l’élection d’un nouveau secrétaire général en la personne d’Yves Veyrier, FO reste fragilisée par la crise du fichier occulte qui a entraîné la démission de Pascal Pavageau et par l’affaire des notes de frais. Plus grave encore pour les syndicats, il y a les «gilets jaunes». Hormis le cas particulier de la Manif pour tous, c’est la première fois en France qu’une initiative lancée sur les réseaux sociaux et sans organisations structurées (à la différence des «bonnets rouges» de 2013), rassemble autant: 283.000 personnes le samedi 17 novembre, un niveau proche de la mobilisation syndicale des cheminots en 2018.

Même si la CFDT est revenue dans le jeu en proposant une réunion de l’exécutif, des partenaires sociaux et des associations, les centrales sont passées à côté du mouvement. Un paradoxe alors que les salariés modestes formant le gros des troupes des «gilets jaunes» sont normalement le cœur de leur «clientèle».

● Une légitimité contestée

Cette naissance d’un mouvement a-syndical, voire rejetant les syndicats, n’est pas si surprenant, si on se réfère à leur image dans l’opinion. Selon l’enquête de la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), les syndicats inspiraient confiance à 35 % des Français seulement en 2017, loin derrière l’armée (84 %) et les PME (82 %). Les centrales sont pêle-mêle accusées d’être déconnectées des aspirations des salariés, de ne défendre que certaines corporations comme les cheminots, d’être préoccupées de leurs seuls intérêts internes, d’avoir un financement opaque… «Ils sont vus comme appartenant aux institutions établies et subissent à ce titre le même discrédit que les partis politiques ou les médias»,souligne Raymond Soubie, ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui notamment à la tête de la société de conseil Alixio.

Selon le baromètre des décideurs (sondage Viavoice-HEC-Le Figaro-BFM Business) de novembre, pour 35 % des Français, le verdict est même sans appel: les syndicats sont «des freins à la réforme, et il faut donc réduire leur sphère d’influence et de décision».

Ce désamour est visible dans les chiffres. En France, seuls 11 % des actifs adhèrent à un syndicat. Les centrales peinent à attirer les jeunes (9 % des trentenaires sont syndiqués), les salariés précaires, ceux des PME et des services. Ainsi, le taux de syndicalisation ne dépasse pas 4 % dans l’hôtellerie-restauration.

Depuis la réforme de 2008, les syndicats tirent aussi leur légitimité du vote lors des élections des représentants du personnel. C’est ainsi que sont déterminés le poids des différentes centrales et leur représentativité, c’est-à-dire leur capacité à négocier des accords dans les entreprises, la branche ou au niveau national. Or lors du cycle électoral 2013-2016, seulement 42,8 % des salariés du privé qui pouvaient voter l’ont fait, tandis que la participation n’a été que de 52,8 % chez les fonctionnaires en 2014.

Pis, comme le souligne une étude de la Fondapol faite par Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l’université de Bourgogne, 40 % des entreprises de plus de 11 salariés – essentiellement des PME – n’ont pas d’instance de représentation du personnel et donc n’organisent pas d’élections. Au total, sur les 19 millions de salariés du privé, 5,5 millions se sont exprimés. C’est peu et cela affaiblit la légitimité des syndicats.

● Un pouvoir qui s’érode

Leur capacité à mobiliser dans la rue et à obtenir des victoires s’érode également, l’un alimentant l’autre. Aujourd’hui, les cortèges menés par les centrales frôlent au mieux les 400.000 personnes, loin du million de 2010 contre la réforme Sarkozy des retraites et de 2006 contre le CPE (contrat première embauche). Le retrait du CPE est d’ailleurs leur dernier succès, obtenu avec l’appui des jeunes. Depuis, les refontes des retraites, la loi El Khomri de 2016, les ordonnances de 2017, la réforme de la SNCF en 2018 sont passées.

Certes, les centrales réformistes, CFDT en tête, soulignent les avancées obtenues par la négociation: couverture santé pour tous les salariés, droits rechargeables pour les chômeurs. Mais difficile de les qualifier de victoires marquantes. «Au mieux, les syndicats limitent la casse. Ils sont toujours en réaction face au gouvernement et à la société», fait remarquer Stéphane Sirot, chercheur associé au centre de recherches politiques de Sciences Po.

Surtout, les centrales ont vu leur champ d’action se rétrécir depuis l’élection d’Emmanuel Macron, qui donne la primauté au pouvoir politique. L’État s’est renforcé au sein de l’assurance-chômage, au détriment du patronat et des syndicats, tandis que l’avenir des régimes de retraite complémentaire pilotés par les mêmes est suspendu à la réforme en cours des retraites. Enfin, sur la formation, l’exécutif n’a pas repris l’accord des partenaires sociaux. Le paritarisme se réduit comme peu de chagrin.

À l’autre bout du spectre, le pouvoir des syndicats a aussi été écorné. Les ordonnances réformant le Code du travail ont réduit leurs moyens en entreprise (baisse du nombre de mandats et d’heures avec la fusion des instances) et mis fin, dans les entreprises de moins de 50 salariés, au monopole historique de négociation des délégués syndicaux.

● Une mission indispensable

Considérés comme moins légitimes, devenus moins puissants, les syndicats sont sur une pente de déclin. Pourtant, leur mission reste essentielle. «Leur rôle principal est de traduire les mécontentements en revendications cohérentes et de les négocier ensuite avec les pouvoirs publics, ou en entreprise, avec les dirigeants. De faire un relais, dans la société, entre les citoyens d’en bas et ceux d’en haut», explique Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail (IST). Les failles de la mobilisation des «gilets jaunes» – 2 morts et plus de 500 blessés, sans compter l’absence de porte-parole légitimes avec qui discuter – montrent la nécessité d’avoir des corps intermédiaires structurés. Faute de quoi les conflits incontrôlés, clivant la population entre partisans et adversaires, pourraient se multiplier.

Les syndicats peuvent-ils rebondir et jouer à nouveau mieux ce rôle? Ou se feront-ils ubériser par de nouvelles organisations qui, un jour, pourraient apparaître? Ils ont en grande partie la réponse entre leurs mains. Apprendre à mieux communiquer sur les réseaux sociaux est indispensable, mais ne suffit pas. «Nous devons être toujours plus à l’écoute des demandes des salariés et développer notre démocratie interne. Nous y travaillons», souligne Fabrice Angei, du bureau confédéral de la CGT.

La CFDT mise en outre sur le développement de services offerts pour ses adhérents. «Nous avons un numéro vert, où chaque adhérent peut obtenir des réponses à ses questions d’ordre syndical, mais aussi personnel (mon fils est en stage, quels sont ses droits?)», explique Marylise Léon, du bureau confédéral.

Écoute des travailleurs, accompagnement des adhérents: il s’agit tout simplement de renouer avec les fondamentaux du syndicalisme. «Sur le terrain, les syndicalistes sont souvent appréciés. C’est l’image de la structure centrale, devenue trop institutionnelle, qui est mauvaise. Les syndiqués eux-mêmes s’en plaignent», analyse Stéphane Sirot. Un retour aux sources qui, pour certains, devrait passer par une refonte de la gouvernance. «Les centrales ont une organisation trop pyramidale», note Bernard Vivier.

Ce sont autant de défis pour des structures lourdes, à la longue histoire… et qui ne sont pas stimulées par une vraie concurrence (à cette aune, avoir un syndicat unique serait encore plus sclérosant en France). Le monde social ne favorise pas l’émergence de nouveaux venus. S’implanter en entreprises est long. Et les seuils pour avoir le droit de négocier des accords sont assez hauts (10 % des voix en entreprise, 8 % au niveau national et de la branche). Aux côtés des historiques CGT, CFDT, FO, CFTC et CFE-CGC, seuls l’Unsa et SUD ont percé en trente ans, mais sans décrocher de représentativité nationale.

Le mode de financement n’incite pas non plus à la remise en question. Les cotisations des syndiqués représentent au mieux 35 à 40 % des ressources, le reste venant de subventions, d’heures de délégation accordées par les entreprises et la fonction publique. Si bien que les syndicats peuvent vivre avec peu d’adhérents…

● Des pratiques à changer

Pour sortir de la nasse, d’aucuns imaginent de changer de modèle. Par exemple, passer à celui des pays nordiques, qui explique leur taux de syndicalisation supérieur à 60 %: seuls les adhérents des syndicats ayant signé un accord bénéficient des avantages dudit accord. Être syndiqué permet donc d’avoir une complémentaire santé ou une bonne indemnisation du chômage, alors qu’en France, cela est accordé à tous. Seul hic, mais de taille: les syndicats hexagonaux rejettent ce modèle, tout comme le grand public (à 58 % d’après le baromètre des décideurs).

Quant à l’adhésion obligatoire des salariés à un syndicat, elle serait anticonstitutionnelle en France. Le chèque syndical (versé par l’entreprise aux salariés qui choisissent de l’utiliser pour adhérer) n’est pas non plus un remède miracle. Dans les rares entreprises où il a été mis en place, il est peu utilisé.

L’autre option, c’est le modèle allemand de cogestion où les syndicats ont leur mot à dire sur la marche de l’entreprise. Outre-Rhin, le syndicalisme, bien qu’en baisse, a mieux résisté. Sur ce point, l’opposition vient des tenants de la lutte des classes comme la CGT, mais aussi du patronat. Le Medef a eu du mal à accepter la présence de représentants des salariés aux conseils d’administration. Et si la centrale de Philippe Martinez est parfois excessive en dénonçant la répression dont elle serait victime, force est de constater que nombre de chefs d’entreprise voient d’un mauvais œil l’implantation d’un syndicat dans leur société. Pourtant, l’évolution du paysage aurait de quoi les rassurer.

La réformiste CFDT est désormais le premier syndicat devant la CGT dans le privé. En entreprise, cette dernière signe 85 % des accords. «Le numérique et l’intelligence artificielle bousculent l’organisation du travail et les compétences. Pour que cela se passe bien en entreprise, il faudra former et embarquer les salariés. Cela laisse un grand champ d’action et de discussion avec les syndicats», souligne Raymond Soubie.

Face à un pouvoir exécutif, qui traditionnellement en France a tendance faire peu de cas des corps intermédiaires, patronat comme syndicat sont en réalité dans le même bateau s’ils veulent retrouver de la vigueur. Mais tout ceci implique d’importants changements de pratiques, chez les uns comme chez les autres.