Quand déferlait la pandémie de Covid-19 en Europe à la fin de l’hiver, l’Europe a soudain pris conscience de sa vulnérabilité médicale. Les masques manquaient, leurs stocks s’étaient évaporés. Seule une dizaine de sites en fabriquait à travers le continent. Six mois plus tard, près de 500 usines en produisent. Est-ce l’amorce d’un retour vertueux de productions clés en Europe? La souveraineté – ou l’autonomie stratégique, selon les préférences sémantiques – est au menu du Conseil européen extraordinaire qui réunit les 27 chefs d’État et de gouvernement à Bruxelles, jeudi et vendredi. Pour l’hôte du sommet, l’ancien premier ministre belge Charles Michel, l’Europe est une puissance qui s’ignore ; elle doit arrêter l’autoflagellation et en finir avec la naïveté face à « un arc d’instabilité qui a émergé autour » d’elle.

Quand Donald Trump cherche à se faire réélire, le président du Conseil européen pourrait lui emprunter son slogan d’il y a quatre ans : « Make Europe great again. » Emmanuel Macron invoque la souveraineté européenne sans relâche depuis son élection. Un concept dont les Allemands ne voulaient pas entendre parler. Cette injonction ne va pas de soi, et continue de diviser les 27 pour ses accents colbertistes et protectionnistes. Bien plus ouverte que les États-Unis ou la Chine, l’Europe importe deux fois plus qu’eux (40 % de son PIB contre 20 %). Emmanuel Macron invoque la souveraineté européenne

sans relâche depuis son élection. Un concept dont les Allemands ne voulaient pas entendre parler. Plus internationalisée que celle de la France, plus exportatrice, l’économie allemande a aussi beaucoup moins cédé aux délocalisations. La pandémie, en révélant des fragilités sanitaires collectives, mais aussi celles des chaînes d’approvisionnement mondialisées de l’industrie, a provoqué un sursaut.

Thierry Breton, commissaire au Marché intérieur, avait présenté son plan ambitieux dès mars, juste avant l’entrée dans la crise historique. « L’Europe est le premier continent industriel au monde, et mon job est de faire en sorte qu’elle continue de l’être, rappelle l’ancien patron de Bull et de Thomson. La mondialisation ne va pas s’arrêter, mais, oui, on va continuer à ouvrir des usines ; oui, dans certains cas, comme pour les souches des antibiotiques, on va relocaliser des productions ; et, oui, on va continuer à créer beaucoup d’emplois industriels. » L’Europe est le premier continent industriel au monde, et mon job est de faire en sorte qu’elle continue de l’être.

Le fonds de relance européen de 750 milliards d’euros (qui doit encore être ratifié) fournit une opportunité historique aux États membres pour investir ces milliards dans la modernisation de leurs économies, en priorité dans les domaines de la transition énergétique et du numérique. L’Europe de la santé est aussi en train de naître sur les décombres du coronavirus. Reste à identifier les secteurs justifiant le retour ou le maintien d’une production industrielle. « Les masques, ce n’est pas ce qu0i va sauver le tissu industriel français. Les tests médicaux, en revanche, apportent plus de valeur ajoutée. La bataille d’aujourd’hui, ce n’est pas le paracétamol, c’est l’intelligence artificielle », juge le consultant Yves Bertoncini, auteur d’un rapport intitulé « Relocaliser en France avec l’Europe » (Fondapol). Après avoir perdu la bataille des plateformes de la tech, l’Europe ne veut pas laisser passer le train de l’intelligence artificielle. D’où les investissements cruciaux (8 milliards d’euros) dans les supercalculateurs. Il faut aussi s’affranchir d’une dépendance intégrale à Taïwan ou aux États-Unis pour les semi-conducteurs. Thierry Breton a identifié 14 écosystèmes sur lesquels de nouvelles chaînes de valeur européennes peuvent se développer. À l’image du fameux «Airbus des batteries», franco- allemand

à l’origine avant d’être élargi à d’autres, pour bâtir une alternative à la dépendance asiatique du «carburant» des véhicules électriques. Une première usine pilote est en train de sortir de terre à Nersac en Charente, tandis que de nouvelles mines de lithium ou de cobalt pourraient voir le jour sur le Vieux Continent pour sécuriser les approvisionnements en matériaux critiques. Idem pour la nouvelle alliance de l’hydrogène qui lance la recherche sur le train ou l’avion du futur. Cela ne rendra certes pas leurs emplois menacés aux 800 ouvriers de Bridgestone. « On ne va pas tout relocalise » , admet-on à Bruxelles. Si les États continuent d’essayer de tirer chacun la couverture à soi pour attirer les investissements, il est désormais clair que «cette stratégie ne peut se concevoir qu’au niveau européen», plaide l’économiste Élie Cohen dans une étude sur «La souveraineté industrielle au révélateur du Covid-19»publiée dans la revue Politique étrangère. « Un seul pays d’Europe ne peut être fort dans tous les domaines», ajoute Yves Bertoncini. C’est ainsi que la bataille en ordre dispersé pour se procurer masques et équipements de protection sanitaire du début de la pandémie a laissé la place à des précommandes de vaccins mutualisées à l’échelle de l’UE