Avant les dix ans de Fukushima, le chef d’entreprise Dominique Louis, qui a créé Assystem, prend la parole pour défendre une industrie mal-aimée. Il nous convainc de renouer d’urgence avec l’atome.

À bientôt 70 ans, Dominique Louis assume la réussite qu’il a construite grâce au nucléaire depuis qu’il a créé sa première petite société au début des années 1980. Aujourd’hui il est le patron de la société Assystem, qui est leader mondial dans le conseil en sûreté nucléaire, et il publie avec Jean-Louis Ricaud un livre très clair et factuel qui explique les enjeux autour de l’atome. Le lecteur en déduira facilement qu’il doit rester au coeur de nos vies. Le Vrai Risque – titre du livre -, ce n’est pas le nucléaire, mais le renoncement au nucléaire.

Dix ans après l’accident de Fukushima, il est temps en effet de se défaire de l’atome honteux. Et de comprendre qu’il n’est pas seulement la lubie d’un âge industriel dépassé. Il est notre planche de salut. Preuve en est, comme le montre une étude récente publiée par la Fondation pour l’innovation politique, la nouvelle donne internationale a déplacé le curseur de la construction des centrales vers les pays en développement. Être obligé de réaffirmer en France que le nucléaire reste névralgique est plus qu’un paradoxe. Car l’atome avait rejoint le béret basque, le croissant et la baguette parmi les symboles d’un patrimoin français – tout comme la dissuasion nucléaire. Il l’est encore, mais avec quelle peine ! Son évidence semblait si bien acquise que sa nécessité a été perdue de vue, au point qu’une majorité de Français ne savent pas que le nucléaire est l’énergie la plus décarbonée au monde.

Ce n’est pas surprenant, car seuls les partisans de la décroissance et du tout renouvelable s’en sont vraiment saisis. Même s’il est décarboné, le nucléaire a un défaut majeur : il produit une abondance d’énergie qui est devenue suspecte. L’objectif de l’écologie politique est une conversion à marche forcée vers la société du minimum et non du maximum. Ils le justifient au nom de l’urgence climatique. Ils acceptent donc volontiers de courir le risque d’une pénurie des ressources énergétiques. Au moins, estiment-ils, une telle pénurie nous contraindra-t-elle à changer notre mode de vie. « Ils veulent arrêter le nucléaire et voir ce qui se passe: en gros il faut que la demande s’adapte à l’offre», résume Dominique Louis.

Le mode d’accès à l’énergie dans une planète de bientôt dix milliards d’habitants ne peut pas revenir à la période précapitaliste. Le dire, c’est préparer la guerre de tous contre tous. C’est passer des Lumières à la nuit. « On peut vouloir s’en prendre à la croissance au nom de l’écologie, mais en réalité, ce sont les composants matériels de la croissance qui sont en cause», écrivent nos deux auteurs. Afin de mieux disqualifier le nucléaire dont la vertu climatique les embarrasse, les Verts ajoutent d’autres arguments. Le nucléaire est certes plus décarboné que l’éolien et le solaire, mais il coûterait trop cher, et il serait trop dangereux. Ces arguments sont surjoués. À 10 milliards la centrale EPR, soit un investissement de 400 milliards dans les trente ans qui viennent, le coût de l’atome reste raisonnable. Il avait été largement sous-estimé dans les années 2000. C’était avant Fukushima et avant la surenchère en matière de sûreté nucléaire. Parallèlement, le prix de l’éolien et du solaire a considérablement diminué en dix ans. Mais il reste largement subventionné. Il ne prend pas non plus en compte le stockage et l’acheminement de cette énergie intermittente.

Le livre de Dominique Louis et Jean-Louis Ricaud est celui de deux ingénieurs qui ont les mains dans l’atome depuis quarante ans. Ils sont juges et parties, mais les faits sont les faits, et les instances de régulation de l’énergie le reconnaissent chacune à tour de rôle. Seule la Commission européenne, sous pression allemande, hésite encore à classer le nucléaire parmi les énergies durables. Dominique Louis a raison de rappeler que dans les concours de vertu climatique auquel se livre l’Allemagne, il faut prendre en compte la vraie neutralité carbone, en mesurant aussi les quantités de CO-, émises ailleurs pour produire des biens consommés sur son territoire. Afin de tenir l’objectif d’une décarbonation planétaire de l’économie mondiale, il y a donc deux voies: la décroissance, et l’électrification intégrale. «L’Agence internationale pour l’énergie (AIE) estime que la part des énergies fossiles dans la production mondiale devrait passer de 80 à 60 % en 2050. Or c’est notoirement insuffisant. Pour atteindre les objectifs de limitation du réchauffement climatique, il faudrait réduire cette part du fossile à moins de 25 %. » Seul un volontarisme politique résolu pourrait rabattre de 35 % la trajectoire prévue. Afin d’y parvenir, la seule solution est l’électrification à marche forcée de toutes les activités sociales encore dépendantes des énergies fossiles. Aussi bien le chauffage, que les transports individuels et collectifs – trains, avions, bateaux.

« En France, la demande en électricité passera de 475 TWh aujourd’hui à près de 620 TWh en 2050, et cette électricité devra être 100 % décarbonée. L’électricité représentera alors 60 % de la consommation énergétique du pays contre 24 % aujourd’hui. » 11 est facile de comprendre que le renforcement du nucléaire est inévitable dans un tel contexte. Ce que démontrent sans difficulté les auteurs. Aucun homme politique sérieux ne peut affirmer aujourd’hui que les énergies renouvelables pourront à elles seules apporter l’autosuffisance énergétique auxquels nos sociétés ont accès depuis cinquante ans, sauf à reconnaître publiquement que l’objectif est d’accepter le retour massif des pannes d’électricité.

« Le dernier rapport de l’agence RTE (Réseau transport de l’électricité) nous explique que le tout-renouvelable est possible, à ceci près qu’on ne sait pas chiffrer le coût et qu’on ne connaît pas encore les possibilités techniques d’y parvenir!», ironise Dominique Louis. La lucidité technique, politique et économique oblige à reconnaître que le mix énergétique optimal reste impossible à prédire. Trop de paramètres sont en jeu. Et si la volonté de réduire les émissions de C02 est partagée par tous, il n’est pas de volontarisme en dehors des réalités.

Demeure l’argument du danger. La commémoration du drame de Fukushima le 11 mais prochain sera l’occasion de faire un peu de pédagogie. «Nulle part il n’y a eu de défaillances de la technologie nucléaire en tant que telle», fait remarquer Dominique Louis. Par ailleurs, les antinucléaires se complaisent dans une dramatisation du traitement des déchets. Ce débat ne touche en réalité que 3 % des déchets dont la radioactivité est hautement dangereuse, et là aussi, le principe de précaution est à géométrie variable : « On oblige une industrie à se confronter à une question quasi philosophique : démontrer publiquement l’innocuité de ses déchets… pour l’éternité.» Les risques inconsidérés sont tolérés partout ailleurs, pour le charbon, le pétrole, l’exploitation des terres rares qui fournissent les batteries de stockage, et pour toutes les industries polluantes. Il n’est pas d’énergie sans risque. Il n’est pas de progrès sans risque. Et pour dompter le défi climatique, le risque nucléaire est marginal.

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