La nouvelle poussée du parti populiste des Démocrates de Suède, lors des élections législatives dimanche, menace de paralyser le système suédois, connu pour sa méthode consensuelle de gouvernement. Comment la Suède en est-elle arrivée là ? Le politologue Dominique Reynié travaille depuis longtemps sur les populismes européens. Interview.

Le parti populiste des Démocrates de Suède a enregistré dimanche une nouvelle progression lors des élections législatives. Comment l’expliquez-vous ?

Tous les facteurs étaient réunis. Certes, les populistes n’ont pas dépassé la barre symbolique des 20% et ne parviennent pas à devenir la deuxième formation politique du pays.

L’annonce faite par le gouvernement social-démocrate de fermer ses frontières et de supprimer le regroupement familial a sans doute contribué à freiner la progression des populistes. Mais il ne faut pas minimiser la portée de ce vote : 17,7%, soit près de 18% avec une forte participation, c’est 5 points de plus qu’en 2014.

C’est la sixième hausse consécutive de ce parti depuis 1998, donc un nouveau record.

Il y a deux manières de mesurer le poids de ce parti : son score électoral, mais aussi son influence sur les politiques publiques menées par le gouvernement. De ce point de vue, son  poids est important. Enfin, et c’est sa force : il perturbe le jeu politique, voire paralyse le système. C’est la même mécanique que dans le reste de l’Europe où, comme en Allemagne, les gouvernements sont contraints à des coalitions précaires.

Pourtant, sur le papier, tous les indicateurs dessinent une Suède bien portante…

En effet, c’est un pays riche où l’égalité sociale est sans doute la plus accomplie. La croissance est forte, le chômage au-dessous de 6% et le niveau de formation est excellent. Bref, la Suède présente toutes les caractéristiques d’un pays qui va bien.

On semble soudain découvrir que ce pays a changé, mais cette évolution était perceptible depuis longtemps, bien avant la création du parti des Démocrates de Suède, en 1988. Le phénomène populiste remonte au début des années 1980 et sa progression, malgré quelques reculs ponctuels, ne s’est jamais démentie. En 2006, ce parti a obtenu 2,9% des voix ; en 2010 : 5,7%. Et en 2014 : 12,9%, soit plus du double…

On a beaucoup invoqué les conséquences de la crise financière de 2008 pour expliquer la progression des populistes.

La crise de 2008 n’est pas la cause profonde de la poussée populiste, même si elle a eu quelques effets. Les Démocrates de Suède ont enregistré de vrais succès électoraux dès 2006, donc bien avant la crise financière.

Les statistiques suédoises sur lesquelles se fondent les études que nous avons publiées (1) démontrent que l’immigration est le principal ressort du vote suédois pour les populistes. Jusque dans les années 1980, la population de ce pays était homogène. Or, entre 1982 et aujourd’hui, la population non occidentale est passée de 2% à 15%. C’est une progression sans équivalent dans les pays développés. De même, pendant la même période, l’accueil des demandeurs d’asile, notamment syriens, irakiens, iraniens, somaliens, turcs, érythréens ou afghans, a été quatre fois plus important par habitant que dans les autres pays ouest-européens. Même les Etats-Unis, au plus fort des mouvements migratoires au XIXe siècle, n’avaient pas connu un phénomène d’une telle ampleur. Le résultat est l’apparition d’un vote anti-immigrés et un rejet du multiculturalisme.

Ce pays était pourtant particulièrement accueillant et passait pour un modèle d’intégration.

Oui. On parlait même à son sujet d’ »hyperpuissance morale ». Outre la générosité et l’optimisme foncier dont elle a fait preuve, la Suède a fait beaucoup pour l’intégration des migrants, dans le domaine du logement, de l’éducation et de la formation : 7.000 euros par an par immigré accueilli, ce n’est pas rien. Ces efforts, non sans effets, laissent cependant de côté des pans entiers de la société suédoise. On a vu apparaître, dans certains quartiers où la population d’origine immigrée est dominante, de nouvelles formes de criminalité, très rares jusqu’alors, comme l’usage de grenades à main. Le nombre d’agressions à l’égard des femmes et celui des viols a également augmenté de manière spectaculaire.

Le fossé culturel entre les valeurs et le mode de vie suédois (égalité hommes-femmes, liberté sexuelle, liberté vestimentaire, etc.) et celles des populations issues des pays non occidentaux était probablement trop important. Progressivement, le consensus suédois s’est fissuré. Les Suédois ont le sentiment que leur modèle ne fonctionne plus.

Personne n’a rien vu venir ?

On a confondu la volonté d’accueillir, exprimée et mise en œuvre par les gouvernements successifs, et les souhaits d’une partie grandissante de la population suédoise de faire une pause. C’est ce que démontre notre étude. Mais personne n’a tenu compte des signaux d’alerte que constituaient les scores obtenus à chaque élection par les Démocrates de Suède.

Conséquence de ce débat interdit, à l’université, en politique, ou dans les médias : on a laissé le monopole de la question migratoire aux populistes. On a offert sur un plateau à des militants politiques, souvent issus de l’extrême droite et à la ramasse, le moyen de se refaire une santé. C’est une faute majeure des élites politiques européennes.

Le parti des Démocrates de Suède est-il d’extrême droite ? 

C’est un parti nationaliste et un parti anti-immigration, mais il ne remet en cause ni l’Etat-providence auquel il est attaché, ni l’organisation démocratique du pays. Son leader Jimmie Akesson avait pris soin de se débarrasser des éléments néonazis, présents à l’origine.     

Rien ne sera plus comme avant en Suède ?

Cette année, le gouvernement social-démocrate a annoncé sa volonté de durcir sa politique migratoire, notamment en supprimant le regroupement familial. Il pourrait suivre le Danemark qui, avec le soutien de la gauche et des populistes danois, a réduit drastiquement l’accueil des migrants, augmenté le nombre d’expulsions, veut démanteler les ghettos et envisage même de moduler le niveau des condamnations en fonction du quartier où sont commis les crimes et délits… L’espace politique européen est en train de se reconfigurer à l’aune de la question des migrations.

Est-ce le coup de grâce pour le fameux « modèle scandinave » et, de manière générale, pour la social-démocratie, déjà mal en point ?

Au-delà de la Scandinavie, la question migratoire interroge toute l’Europe car elle remet en question ses valeurs fondatrices. L’accueil des migrants, réfugiés ou non, recule partout. Aujourd’hui de nombreux Européens, en majorité dans les catégories populaires mais aussi dans la classe moyenne, jugent que leur patrimoine est menacé : patrimoine matériel, autrement dit leur niveau de vie, menacé par l’affaiblissement de l’Etat-providence ; patrimoine culturel, style de vie, menacé par le multiculturalisme. C’est ce qui explique l’évolution d’une partie des gauches européennes vers un discours plus national, comme celui de la vice-présidente de Die Linke qui vient de lancer un mouvement de gauche hostile à l’immigration. L’Union européenne va devoir redéfinir son rapport au reste du monde.

Propos recueillis par Carole Barjon

(1) « Les Suédois et l’immigration : 1) Fin de l’homogénéité ? 2) Fin du consensus ? » par Tino Sanandaji ; « Les Démocrates de Suède : un vote anti-immigration », par Johan Martinsson. Septembre 2018.