ANALYSE – Pour innovant qu’il paraisse, le revenu universel ressemble plutôt à un continuum dans le débat intellectuel, traversant cinq siècles et présentant plusieurs ramifications idéologiques.

Thomas More sourirait-il devant les débats politiques de la France en crise ? Cinq cents ans après la publication de son ouvrage L’Utopie, dans lequel l’humaniste anglais imaginait une île où chacun verrait ses besoins élémentaires satisfaits sans dépendre de son travail, le «revenu universel» revient agiter la classe politique jeudi, à l’Assemblée nationale. Un revenu versé à tous «quoi qu’il arrive», à l’heure du «quoi qu’il en coûte» macroniste : une cinquantaine de députés de droite, de gauche et de La République en marche (LREM) défendent sous diverses formes cette réponse à la crise économique et sociale, via une proposition de résolution d’Agir, parti de centre droit allié à la majorité. Paradoxe en apparence, cette utopie resurgit au moment où les robinets de l’État providence ont été ouverts sur fond d’épidémie de Covid-19, à coups d’aides massives aux entreprises et aux ménages les plus pauvres, de mesures exceptionnelles de chômage partiel ou encore de prolongation des droits aux allocations chômage. «Les Français réclament plus de protection» , répliquent les plus ardents défenseurs du revenu universel, sondages à l’appui : le chômage et les inégalités sociales sont les premier et troisième sujets d’inquiétude dans l’opinion publique, selon une récente enquête de la Fondation pour l’innovation politique – Le Figaro, publiée fin octobre.

Trois ans après sa défense d’un «revenu universel d’existence»- jusqu’à 750 euros par personne -, l’une des rares idées à avoir franchi le mur du son médiatique de la dernière campagne présidentielle, l’ex-ministre Benoît Hamon veut lui-même croire que le temps de sa mise en œuvre est venu , dans son dernier essai, Ce qu’il faut de courage. Plaidoyer pour le revenu universel (Équateurs). Nouvel avocat d’un revenu universel, le pape François y voit pour sa part une façon de «remodeler les relations sur le marché du travail» , «en garantissant aux gens la dignité de refuser des conditions d’emploi qui les enferment dans la pauvreté», explique-t-il dans son nouveau livre, Un temps pour changer (Flammarion, à paraître le 2 décembre). Tantôt promesse d’égalité, tantôt chemin vers la liberté individuelle, l’idée sonne doux aux oreilles d’une partie de la gauche et de la droite libérale. Formule magique dont le seul énoncé semble promettre tous les bienfaits, l’idée compte toutefois autant de modalités que d’adeptes. «Revenu d’autonomie», «revenu social minimum», «dividende universel»… Tantôt promesses d’égalité, tantôt chemins vers la liberté individuelle, ses diverses dénominations sonnent doux aux oreilles d’une partie de la gauche et de la droite libérale, dans un pays où une importante partie de la population- 14,8%, soit 9,3 millions de personnes en 2018 – vit en dessous du seuil de pauvreté (1063 euros par mois). Pour innovant qu’il paraisse, le revenu universel ressemble plutôt à un continuum dans le débat intellectuel, traversant cinq siècles et présentant plusieurs ramifications idéologiques. Dans la tradition libérale, il s’agit avant tout de permettre à l’individu de faire valoir son mérite personnel, en partant d’une même base. Cette position est aujourd’hui défendue par le philosophe Gaspard Koening, à partir des travaux de l’économiste libéral Milton Friedman – sa proposition d’allocation unique, dans les années 1960, prenait la forme d’une déduction de l’impôt sur le revenu, ouvrant la voie à un «impôt négatif» pour les individus aux revenus très faibles ou nuls. Deuxième arbre généalogique de ce vieil idéal, la tradition socialiste entend de son côté garantir la «justice sociale» – tout en s’affranchissant de l’«aliénation» du travail, estimait le philosophe André Gorz ; et tout en se libérant du contrôle social de l’État, dont les «vérifications bureaucratiques» des droits sociaux stigmatisent les plus pauvres, insistait Michel Foucault. Quant aux contempteurs du revenu universel, ils reprochent à ses promoteurs de souhaiter rompre avec le principe selon lequel seul le travail peut procurer un revenu. Mais aussi de vouloir creuser la dette et de favoriser l’individualisme, dans une époque qui a renoncé aux grandes batailles collectives. À un an et demi de la présidentielle, la gauche elle-même reste divisée sur cette question, entre un Benoît Hamon désireux de «définir un nouveau rapport au travail» en pleine révolution numérique, et une gauche radicale tenant à ce que chacun gagne sa vie en travaillant. La formule est magique, mais ni chimiquement pure, ni universelle.

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