En Saxe et en Brandebourg, Alternative Für Deutschland a fait une percée historique. Pour le chercheur au CNRS Patrick Moreau, la fracture entre l’est et l’ouest du pays n’est toujours pas résorbée, trente après la chute du mur de Berlin.

Patrick Moreau est chercheur au CNRS et à l’Université de Strasbourg. Il vient de publier une note pour la Fondapol intitulée «Saxe et Brandebourg: percée de l’AFD aux élections régionales du 1er septembre 2019».

Entretien FIGAROVOX.- L’AfD a réalisé une percée dans les États de Saxe et du Brandebourg la semaine dernière. Est-ce une victoire pour le parti allemand d’extrême droite?

Patrick MOREAU.- Cette «victoire» est relative. Elle l’est en un sens parce que l’AfD, avec ces résultats, devient la seule vraie force d’opposition aux partis traditionnels allemands (le CDU et le SPD). Mais ce n’est pas non plus une victoire dans l’absolu, la coalition des «vieux partis» restant toujours forte. Après ces élections on ne peut donc pas dire qu’il y ait de retournement de situation ou de recomposition politique à proprement parler.

En effet en Saxe, le CDU reste majoritaire mais est talonné de près par l’AfD qui voit ses scores augmenter de 17,2 points par rapport à 2014. En Brandebourg, c’est le SPD qui est en tête. Cependant l’écart qui le sépare de l’AfD est très faible (moins de 3 points): le parti d’extrême droite y gagne 11,3 points par rapport aux dernières élections. La tendance générale permet ainsi aux partis traditionnels de garder la tête: ils n’accusent donc pas réellement une défaite. Mais, même sans cela, l’AfD peut être content de ses scores. Il faut aussi souligner que l’autre «gagnant» relatif de ces élections est le parti écologiste qui progresse dans les deux États.

Ces élections vont donc créer une difficulté nouvelle: il va falloir trouver des accords pour gouverner la Saxe et le Brandebourg. De nouvelles alliances vont devoir se former. En Saxe, il est donc probable que CDU, SDP et les Verts s’unissent (même si Les Verts sont très critiques du CDU). Du côté du Brandebourg, l’alliance concernerait le SDP, Les Verts et La Gauche, un accord qui rappelle celui qui est en place à Berlin et à Brême ou encore dans l’État de Thuringe.

Qui sont les électeurs qui se tournent vers l’AfD?

Le vote en faveur de l’AfD est un vote plutôt jeune. En Saxe, le parti est dominant dans les quatre catégories d’âge entre 18 et 59 ans, les plus âgés se tournant en majorité vers le CDU. Les Verts sont aussi dominants dans la catégorie des plus jeunes, les 18-24 ans. Ils dépassent même l’AfD dans cette catégorie d’âge en Brandebourg où l’AfD n’est premier que dans les trois catégories allant de 25 à 59 ans.

Ce sont donc les catégories plus jeunes qui se tournent vers l’AfD, ce qui pourrait être un bon signe pour eux pour l’avenir. Le CDU en Saxe est dominant chez les retraités, dans les tranches d’âge de plus de 60 ans: à l’inverse, ce type de résultat devrait être une source d’inquiétude pour la suite.

Dans les deux États, l’AfD est majoritaire chez les ouvriers (41 % en Saxe et 44 % en Brandebourg) tout en réalisant des scores assez honorables chez les Indépendants (30 % en Saxe et 34 % en Brandebourg).

La géographie du vote est également intéressante: en Brandebourg, dès lors que l’on se rapproche de Berlin, les scores de l’AfD baissent. Et le parti réalise ses meilleurs scores dans les régions qui produisent du charbon lignite – production menacée à moyen terme – et dans les campagnes désertifiées. La logique est d’ailleurs la même en Saxe. Le vote en faveur de l’AfD exprime un malaise: les électeurs ont l’impression que les formations démocratiques classiques ne les comprennent plus.

Ce vote est-il le signe que le clivage Est/Ouest n’est pas résorbé trente ans après la chute du mur de Berlin?

Effectivement, les sondages montrent que ces électeurs de l’Ouest ont en majorité le sentiment de n’être plus que des citoyens de seconde zone (59 % en Brandebourg et 66 % en Saxe). Les tensions entre l’Est et l’Ouest restent donc fortes notamment parce que ces Allemands de l’Est ont le sentiment que la différence entre les deux parties du pays ne fait qu’augmenter. Ainsi en Brandebourg 70 % des sondés perçoivent une domination des Allemands de l’Ouest dans les domaines politiques et économiques, et c’est aussi le cas pour 77 % des sondés en Saxe. La réunification ne semble donc pas parfaitement achevée entre l’Est et l’Ouest et la nostalgie de la RDA revient étonnamment: les électeurs ont, pour beaucoup, le sentiment que sous le régime de la République démocratique d’Allemagne, l’Etat était plus présent pour ses citoyens.

Quelles sont les priorités politiques aux yeux des électeurs de l’AfD?

Les électeurs de l’AfD sont souvent motivés par des craintes identitaires. La peur de l’Islam à laquelle se greffe une peur de la perte de la culture et de la langue allemande est importante pour comprendre ce vote. En Brandebourg comme en Saxe, ce sont 92 % des électeurs de l’AfD qui témoigne d’une forme de rejet de l’Islam.

En revanche l’AfD a beaucoup joué de son climato-scepticisme: la crainte du changement climatique joue donc assez peu dans la structure du vote à l’extrême droite. Les peurs qui jouent le plus concernent donc l’immigration mais aussi la criminalité et l’économie notamment les salaires et les retraites.

Finalement, l’inquiétude gagne surtout les petites villes qui craignent l’abandon d’une certaine manière. Beaucoup constatent ainsi des dégradations de leurs conditions de vie concernant les transports en commun, le pouvoir d’achat, les écoles, les services publics en général, …

Ce qu’il faut noter c’est que le vote pour l’AfD semble reposer davantage sur une inquiétude pour l’avenir que sur un mécontentement par rapport au présent: la perception de la situation économique actuelle reste en effet relativement bonne puisque 58 % des sondés brandebourgeois se déclarent satisfaits quand ils n’étaient que 25 % il y a 20 ans. En Saxe, les chiffres sont encore meilleurs: trois quarts des sondés habitant en Saxe sont persuadés que la situation économique est bonne contre 40 % en 1999.

Le plus mauvais constat concerne l’état de la démocratie plutôt que l’état de l’économie. Les chiffres sont très clairs et montrent que les électeurs de l’AfD, par rapport à ceux des autres partis, sont en très grande majorité insatisfaits du fonctionnement démocratique allemand. Seuls 13 % des électeurs brandebourgeois de l’AfD se disent satisfaits. En Saxe, les partisans de l’AfD sont à 86 % insatisfaits de la situation démocratique. Dans les autres partis, la majorité des électeurs est plutôt satisfaite. L’écart est donc très clair entre les partis classiques et l’AfD pour ce qui est de la perception du système démocratique allemand.

Il est clair que le vote en faveur de l’AfD repose sur un malaise général dans de nombreux domaines. Et ce sont ces craintes qui donnent de la force à un tel parti qui s’ancre assez résolument comme opposition à la Grande Coalition. Cette dernière devra donc travailler et rassurer l’électorat de l’AfD en vue des prochaines élections générales si elle ne veut pas que l’extrême droite continue d’attirer plus de monde.

La Grande Coalition est donc fragilisée, pourra-t-elle tenir encore longtemps?

Pour ce qui est d’Angela Merkel, il est évident qu’elle n’a plus d’avenir politique et qu’elle doit à présent gérer la fin de son règne. Les choses se passent différemment pour elle à l’intérieur du pays et sur la scène internationale: en Europe et dans le monde, on est conscient qu’elle est un objet fini, alors qu’elle fut jadis classée comme la femme la plus puissante du monde! Mais aujourd’hui, son image s’est nettement dégradée.

À l’intérieur, elle peut encore sauver son image à condition de permettre une vraie reprise économique, car l’Allemagne connaît aujourd’hui sa première récession depuis longtemps. L’ennui, c’est qu’elle doit concilier avec les Verts qui, eux, sont très largement anticapitalistes et anti-industriels: les contraintes qu’ils entendent faire peser sur l’économie menacent fortement l’économie allemande. Quoi qu’il en soit, lors de son voyage en Chine, la chancelière espère gagner quelques milliards pour relancer la croissance.

Pour la coalition, rien n’est encore joué en revanche: elle est à bout de souffle, mais aucun des deux partenaires ne peut prendre le risque de la faire tomber. Le SPD est à un niveau historiquement bas (entre 10 % et 15 %, mais les marges d’erreur sont telles qu’on peut difficilement estimer avec précision son poids réel). S’il fait voler la coalition en éclat, les Verts vont dominer et il n’en sera plus qu’un partenaire presque insignifiant.

On fera dans quelques mois le bilan de l’action de la Grande Coalition, qui a honoré selon une étude récente 60 % de ses engagements.

Fondamentalement, cette élection permet aux deux partis de gagner du temps. Annegret Kramp-Karrenbauer peine de son côté à avoir un réel contrôle sur la CDU, qu’elle va tacher de restructurer. Il s’agira certainement d’une tentative de rapprochement avec les Verts, quitte à mettre de côté l’aile conservatrice du parti. En fait, coincée entre l’AfD d’un côté et les Verts de l’autre, la Coalition n’a pour seul intérêt que de chercher à durer encore un moment, sinon elle va droit au casse-pipe.