Le président russe a soutenu que « l’idée libérale est devenue obsolète ». Mais il est bien en peine de proposer une alternative.

Chronique. En 2012, à la veille de son élection à un troisième mandat à la présidence de la Russie après un intermède au poste de premier ministre, Vladimir Poutine reçut six reporters de journaux occidentaux, dont Le Monde,autour d’un dîner dans sa datcha de Novo- Ogarevo.

On lui demanda pourquoi, au cours de cette campagne électorale qui s’achevait, il avait systématiquement refusé le principe d’un débat télévisé avec les autres candidats. Il eut l’air sincèrement étonné de cette question. « Pourquoi devrais-je débattre avec eux ? Je connais leurs programmes ! », répondit-il, avant de clore le sujet par cette phrase définitive : « Ce n’est pas le débat qui compte, c’est le résultat. »

Voilà le dirigeant d’un grand pays qui n’appréhende ni la valeur intellectuelle du débat ni l’intérêt politique de la confrontation des idées : seul compte le pouvoir, qu’il exerce depuis vingt ans. Le débat est fondamental en démocratie ; il permet d’éclairer le choix que feront les citoyens en élisant leurs représentants. Le président russe, visiblement, n’en voit pas l’utilité pour ses compatriotes, pourtant régulièrement convoqués aux urnes.

Dans le droit-fil de cette pensée, M. Poutine vient de proclamer, dans un entretien publié le 28 juin par le Financial Times, que « l’idée libérale est devenue obsolète ». En Occident, l’affirmation a choqué. Pourquoi cette interview, opportunément accordée au quotidien britannique à la veille du sommet du G20 d’Osaka (Japon), a-t-elle fait mouche ?

« Crise du système démocratique »

Vladimir Poutine y expose sa vision de l’état d’un monde dans lequel, assure-t-il, la Russie a retrouvé sa grandeur après la catastrophe de la dissolution de l’Union soviétique (URSS), en 1991. Au fil de l’entretien, on comprend qu’à ses yeux, le corollaire de cette grandeur retrouvée est la défaite de « l’idée libérale », entendue au sens anglo-saxon du terme, celui des valeurs héritées des Lumières. Pour lui, l’idée libérale « est révolue » parce que, en faisant la promotion du multiculturalisme, en ouvrant les frontières aux migrants, et en tolérant un nombre de sexes « dont je ne sais même pas ce qu’ils sont »« elle est allée à l’encontre des intérêts de l’immense majorité de la population ».

Touché ! Dès le lendemain, le Financial Times, critiqué pour n’avoir pas interrogé M. Poutine sur l’Ukraine ou la corruption, réfute, dans un éditorial musclé, l’obsolescence du libéralisme. Et, depuis Osaka, le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, tweete énergiquement pour démentir la mort de l’idée libérale. Theresa May, chef du gouvernement britannique en sursis, proteste avec ce qui lui reste de forces, suivie, pour une fois, par Boris Johnson. Quant à Emmanuel Macron, il raconte qu’il a fait part à Vladimir Poutine, « dès le début »de leur entretien, de son « désaccord irréductible » « il n’y a rien de plus grand », reprend le président français, que la primauté des libertés individuelles, essence de la démocratie libérale.

Avec cette nuance qu’impose la lucidité : « On ne peut pas ne pas constater qu’il y a une crise du système démocratique », parallèle à celle du « capitalisme contemporain ».

Voilà pourquoi l’interview du président Poutine a fait mouche. Parce qu’elle intervient au moment où, trente ans après le triomphe de l’idée libérale sur le communisme, les démocraties occidentales se sentent vulnérables ; parce qu’elle fait écho à la campagne permanente du président de la plus grande de ces démocraties, Donald Trump, que M. Poutine prend d’ailleurs soin d’épargner ; parce qu’elle sonne comme une provocation à l’égard de l’Union européenne (UE) ; et parce que ni Steve Bannon, idéologue du trumpisme qui conseille aujourd’hui l’extrême droite en Europe, ni les ténors de la démocratie « illibérale » ne renieraient ces propos.

Un modèle a contrario

Mais que les démocrates se ressaisissent ! Il y a une faille majeure dans l’exposé satisfait de M. Poutine. Où est sa « grande idée » à lui ? Quelle est son alternative à « l’idée libérale » ?

En guise de boutade à propos de sa succession, il promet que contrairement au Royaume-Uni, qui s’apprête à faire choisir un premier ministre par un parti en déroute, son successeur sera élu par « un vote secret, universel et direct » : « nous sommes un pays démocratique », conclut-il en riant. C’est donc sa seule référence.

En réalité, le modèle de Vladimir Poutine ne se définit là qu’a contrario, comme négation de la démocratie libérale : il est réactionnaire. Un article de son conseiller Vladislav Sourkov, publié en février à Moscou par le quotidien Nezavissimaïa Gazeta et en français par la Fondation pour l’innovation politique, offre une définition plus étoffée du poutinisme, mais on comprend que le président russe se soit abstenu de l’exposer au Financial Times : elle fait froid dans le dos. Pour Sourkov, ce modèle consiste en un « peuple profond » qui « ne fait confiance qu’au dirigeant suprême ». Il tient par ce lien de confiance, quand le modèle occidental « cultive la méfiance et la critique » ; il s’appuie, aussi, sur un « pouvoir militaire et policier indispensable et décisif ».

Appelée à s’exporter, cette idéologie « s’immisce déjà dans le cerveau » des hommes politiques occidentaux, assure Sourkov. Peut-être.

Mais l’idée libérale n’a jamais cessé de s’immiscer dans le cerveau des peuples, ni d’évoluer. Elle est toujours perfectible. Ni M. Poutine ni son conseiller n’expliquent pourquoi, lorsqu’ils votent avec leurs pieds, les citoyens le font essentiellement dans un sens, celui de la Russie vers l’Ouest, et non l’inverse. Si un pays pourrait prétendre actuellement à un modèle alternatif, ce n’est pas la Russie mais la Chine, en passe de montrer que l’on peut rivaliser dans l’innovation technologique sans permettre aux idées de circuler librement. C’est là que se trouve le vrai défi pour l’idée libérale, pas dans la nostalgie de traditions d’un autre âge.