On connaît les enjeux des transitions écologique et démocratique au Brésil, mais moins les défis de la transition numérique. Le sujet est pourtant crucial. Ici comme ailleurs, voire davantage.

Les transitions sont comme les trains : elles aussi peuvent se cacher mutuellement. De fait, l’espace médiatique au Brésil voit surtout passer les images de la forêt amazonienne en flammes ou les outrances du président Bolsonaro. Tout cela signale l’acuité du débat environnemental et la fragilité de la jeune démocratie brésilienne. Cependant une autre transformation profonde de la société reste à la marge du débat public: la transition numérique.

C’est à partir de ce constat qu’est née, en 2015, l’idée de ce think-tank sans but lucratif, baptisé República do Amanhã (“la République de Demain“). Selon son fondateur, l’économiste Octávio de Barros, « la migration du capitalisme du XXème siècle vers un capitalisme numérique est une transformation majeure dont on sous-estime les impacts ». Entre autres conséquences, « une plus grande concentration des revenus et un accroissement des inégalités ». Or, le Brésil est déjà « le pays le plus inégalitaire du monde, au regard des démocraties comparables », rappelle M. De Barros.

Syndrome de Stockholm

Et ce n’est pas tout: ce nouveau capitalisme questionne jusqu’à la démocratie. « C’est notre grand défi, affirme-t-il. Les institutions du capitalisme pré-numérique, les partis politiques, les syndicats, et toutes les instances intermédiaires, ne jouent plus le même rôle. Et en même temps, le capitalisme numérique n’a pas encore produit les institutions de sa gouvernance. Il y a bien sûr une question qui est spécifique au Brésil. Mais partout dans le monde aujourd’hui, se pose la question de la transformation de la démocratie, partout la représentation est en question. »

Les enjeux sont donc de taille, mais leur place dans le débat public est inversement proportionnelle. Comment expliquer ce paradoxe ? Pour M. De Barros, la réponse tient dans le côté séducteur du capitalisme numérique. « Les gens sont émerveillés, commente-t-il, non sans ironie, par la facilité d’usage des applications que l’on utilise. Les nouvelles technologies provoquent un effet comparable au syndrome de Stockholm » (phénomène observé chez les personnes séquestrées, lorsqu’elles s’attachent à leur ravisseur – ndlr).  Et d’ajouter, définitif : « on est très loin d’avoir pris la mesure du problème ».

Une réflexion civilisationnelle

Pour l’affronter, la República do Amanhã répond donc en encourageant une réflexion systémique et transdisciplinaire. Chercheurs, intellectuels, artistes, écrivains, chefs d’entreprise, « et même des économistes », ajoute en riant M. de Barros, se retrouvent chaque samedi (en ligne désormais, pandémie oblige) pour en débattre en profondeur.

« Notre but est de penser les questions de civilisation, souligne-t-il. Non les sujets du moment, conjoncturels. Pas même juste le Brésil. Nous parlons de l’humanité, de son devenir, ce qui nous amène aussi à parler du Brésil bien sûr ». Sans pour autant songer à basculer dans l’action publique, ni même à faire du plaidoyer.

Think-tank « progressiste »

On peut néanmoins trouver les conférences passées sur son site internet ou sur sa chaîne Youtube, et assister a posteriori à ces échanges, souvent passionnants, avec des figures intellectuelles, médiatiques ou artistiques qui comptent dans le Brésil d’aujourd’hui.

Ainsi, et pour ne citer que les dernières rencontres des trois derniers mois, animées par le journaliste Eugênio Bucci ou le sociologue et politologue Ricardo Abramovay – les deux autres piliers du groupe –, ont défilé au « micro » de la República do Amanhã: Preto Zézé sur la lutte contre le racisme, Bruno Paes Manso sur la république des milices, Déborah Diniz sur les droits humains au Brésil et dans le monde (avec la vieille opposition entre questions identitaires et universalisme des Lumières), Tatiana Roque sur la nouvelle gauche, Francisco Brito Cruz sur la démocratie face aux nouvelles propagandes et aux fake news, et enfin Virgílio Almeida sur l’immunité des plateformes numériques.

Ces quelques exemples situent bien le projet: pluriel dans les voix, les origines, les thèmes et les points de vue, mais rassemblé autour de la cause “progressiste“. Cela n’en fait pas un mouvement politique, au sens partisan du terme. Mais son camp est bien celui des indignés face aux cancers de la société brésilienne que sont le racisme, les inégalités, les violences et la crise démocratique. En un mot sa part d’ombre.

Démocraties sous tension

Aujourd’hui, ce sont plus de 200 personnes qui gravitent autour de ce think-tank, dont une centaine plus active. Ils n’étaient en 2016 qu’une vingtaine, des brésiliens mais aussi quelques français, réunis autour d’Octávio de Barros, ancien banquier au cœur de multiples réseaux économiques, universitaires et politiques, tissés parfois jusqu’en France, sa seconde patrie d’adoption (il est aussi vice-président de la Chambre de commerce franco-brésilienne et chevalier de la Légion d’Honneur).

Un projet emblématique de la República do Amanhã a d’ailleurs été conduit en 2019 avec Dominique Reynié et sa Fondation pour l’innovation politique : une sorte de baromètre mondial intitulé  « Démocraties sous tension ». Sur les 42 pays étudiés, le Brésil ressort comme l’un des plus mal classés en matière de culture démocratique. Et 45% des personnes interrogées estiment même qu’un régime militaire gèrerait mieux le pays. Comme quoi une transition en cache toujours une autre. Quand elle ne la freine pas.

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