La France est, avec la Belgique, le pays de l’Union européenne qui produit le plus de réglementations sur le climat. Mais faute d’effets visibles, ces mesures ont accru le scepticisme de la population, explique, dans une tribune au « Monde », l’économiste Patrice Geoffron.

TRIBUNE. L’euphorie de la COP21, et l’espoir d’avoir alors repoussé la « fin du monde », paraît bien lointaine, ces dernières semaines ayant fait ressurgir les nécessités de « fin du mois ». Ces turbulences éclairent crûment les menaces qui planent sur la transition énergétique : ces efforts à conduire sur plusieurs décennies resteront placés sous la tyrannie du court terme (chocs pétroliers, resserrement des contraintes budgétaires, tensions internationales, crises climatiques…). Aussi, seules les sociétés où les objectifs de cette transition auront longuement « infusé », où le sens des efforts sera largement partagé, où la charge aura été équitablement répartie, gagneront en résilience et progresseront en résistant à ces chocs.

Admettons que ce qui se joue a bien de quoi fracturer des nations par le milieu : au-delà du cas de la France, les Etats-Unis sont partagés entre l’alliance d’une vingtaine d’Etats pour le climat (qui, coalisés, représentent la troisième puissance économique mondiale) et ceux qui ont porté le pays au premier rang mondial des producteurs de pétrole (devant l’Arabie saoudite et le Russie) ou qui espèrent le retour du « charbon roi » promis par Donald Trump.

Ces fractures révèlent la nature profonde de la transition : commencer à rompre, dans la prochaine décennie, avec le modèle socio-économique issu de la première révolution industrielle, hautement intensif en carbone ; et cela alors que charbon, pétrole et gaz pèsent plus de 80 % du bilan énergétique mondial, proportion terriblement stable au fil du temps…

Révolution copernicienne

L’ampleur de la rupture à engager peut même être mesurée, car le changement climatique est soumis aux lois de la physique : limiter la hausse de la température à 1,5-2 °C à la fin du siècle, conformément aux objectifs de l’accord de Paris, impliquera de réduire les émissions mondiales de CO2 d’un niveau supérieur à 35 milliards de tonnes en 2018 à moins de 10 milliards en 2050, c’est-à-dire de revenir à la situation de 1950, avec entre-temps un PIB mondial multiplié par dix, une population quadruplée et qui sera alors urbaine à plus de 70 %.

Ranger cette révolution dans la catégorie « copernicienne » s’impose, tant elle débordera des limites des systèmes énergétiques, le seul déploiement massif d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques n’étant qu’une part minime du cahier des charges. Dès lors qu’il implique de réformer l’aménagement territorial, l’urbanisme, l’habitat, les transports, l’agriculture, l’industrie, le commerce international même, l’impératif est bien d’inventer un nouveau modèle de société. Et, pour les nations démocratiques, la réinvention des processus délibératifs est le préalable à tout, sous peine d’échouer et/ou d’avancer dans le chaos, comme la France en fait la douloureuse expérience.

Poser, dans l’urgence, les bases d’une nouvelle société, face au mur de la dette carbone contractée pendant deux siècles : difficile de ne pas se sentir écrasé sous un défi sans équivalent. Les Français n’échappent pas à ce vertige.

La réinvention des processus délibératifs est le préalable à tout, sous peine d’avancer dans le chaos, comme la France en fait la douloureuse expérience.

Pourtant, entre le Grenelle de l’environnement en 2007 et le grand débat national de 2019, en passant par la loi de transition énergétique de 2015, les délibérations collectives auront scandé chaque mandat présidentiel. Pendant cette longue période, notre pays se sera même distingué, selon l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), comme le premier producteur de réglementations climatiques dans l’UE (à l’égal de la Belgique, mais 50 % au-dessus de l’Allemagne, du Danemark, de la Suède…).

Un sentiment d’iniquité

Mais cela sans que certains grands objectifs soient atteints (en matière d’efficacité énergétique et de renouvelables, selon l’AEE) et, surtout, sans que nos concitoyens perçoivent un élan, le dessein d’une société post-carbone. Au contraire, le dernier choc pétrolier en date est venu raviver la conviction d’une iniquité dans les hausses des prix des énergies. Certes, la France est deux fois moins densément peuplée que ses voisins (sauf l’Espagne), de sorte que les variations du prix des carburants ont des conséquences plus sensibles en termes de mobilité. Et ce d’autant que près de 12 % des ménages sont en situation de précarité sous le poids des charges énergétiques du foyer (c’est-à-dire hors transport), et particulièrement vulnérables aux mouvements de prix du fioul, du gaz et de l’électricité (dont les tarifs seront, plus que jamais, un objet politique en 2019).

Mais, comme l’énergie pèse moins dans le budget des ménages en 2018 qu’au milieu des années 1980 (9 % contre 12 %), il est manifeste qu’un grand récit audible et crédible aura manqué pour donner du sens à l’effort. Par exemple, depuis 2012, l’amélioration de l’efficacité thermique dans l’habitat est censée constituer la priorité, avec l’objectif de 500 000 rénovations de logements par an, maintes fois réaffirmé… mais encore hors d’atteinte. Si ce grand chantier progressait plus rapidement, diffusant la conviction que la transition énergétique apporte aussi confort et économie, le sens du consentement à des taxes spécifiques s’en trouverait mieux éclairé.

L’exemple suédois

En contraste avec les fissures de la société française, la Suède, qui a introduit une taxe carbone dans les années 1990 (aujourd’hui à 120 euros la tonne, 2,5 fois au-dessus du niveau français), ou la Colombie-Britannique, dans les années 2000 (dispositif étendu au Canada en 2019), fournissent les exemples d’une large adhésion des citoyens aux efforts collectifs, au terme de « grands débats » et de règles claires et assumées sur la destination des fonds prélevés.

Par temps de contraintes sur les finances de notre collectivité, à l’issue du grand débat national, il sera impératif de réduire les coûts des énergies fossiles qui pèsent de l’ordre de 100 milliards. L’impératif reste de recycler nos factures d’importations d’hydrocarbures et leurs coûts environnementaux (en termes climatiques, de qualité de l’air…) en emplois et valeur ajoutée locaux (gains d’efficacité, renouvelables, nouvelles mobilités, aménagement de villes durables…).

Dans sa situation, à la différence d’une Allemagne très dépendante de son propre charbon, la France a tout à gagner à inventer sa société post-carbone. Et, ce faisant, à se mettre à l’abri des chocs d’une matière première dont le prix se décide quelque part entre Moscou, Riyad et Washington (voire Pékin), dans un « grand jeu » dont l’Europe est exclue.

Patrice Geoffron est notamment l’auteur de Vers une société post-carbone, note de la Fondation pour l’innovation politique, février 2019.