Interview de Malik Bezouh, parue dans Atlantico le 7 janvier 2016. Selon l’auteur, si l’histoire coloniale n’a pas de lien avec l’intégrisme musulman, l’État islamique l’instrumentalise pour servir sa cause. Sans ignorer, le mal être d’une fraction de la jeunesse musulmane française entrée en conflit avec leurs générations précédentes et en quête d’identité, l’organisation dissimule une partie de l’histoire pour justifier les sentiments haineux envers l’Occident.

Atlantico : En quoi le ressentiment colonial est-il déterminant en France pour comprendre la discorde entre une partie des musulmans et la France ?

Malik Bezouh : Pour reprendre une expression que l’on doit à l’historien Benjamin Stora, l’histoire coloniale est un « passé qui ne passe pas ». Notez que le cela vaut dans les deux sens : du côté des nostalgiques de l’Algérie française, comme du côté des enfants issus de l’immigration maghrébine, comme je le développerai plus bas.

Le ressentiment colonial s’alimente, en partie, d’une perception fantasmée de l’histoire coloniale. Ainsi, chez les tenants de l’OAS et consorts, l’on cultive un déni des souffrances indigènes, ô combien réelles pourtant, et l’on met en avant les « bienfaits de la colonisation » et de sa prétendue mission civilisatrice. Relevons tout de même que la France, que ce soit celle des Premier et Second Empire ou celle de la Troisième République était sincèrement mû par ce désir d’aider les peuples demeurés dans les « ténèbres ».

On se souvient encore de Victor Hugo, lyrique, tentant de convaincre du bienfondé du projet colonial un général Bugeaud un rien circonspect : « C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde. C’est à nous d’éclairer le monde. »

Cette phrase à elle toute seule, sorte de péché originel du colonialisme, renferme toute la puissance du ressentiment qu’éprouvent de nombreux français de confession ou de culture musulmane dans la mesure où les propos, au demeurant sincères de Victor Hugo, nient totalement le caractère propre de la civilisation arabo-musulmane. Pour les citoyens français de culture ou de confession musulmane, une telle négation d’une histoire civilisationnelle, d’une culture, leur est insupportable. A ce péché originel s’ajoute un ensemble d’injustices, à tout le moins fortes, ponctuant l’histoire de l’épopée coloniale, dont ont été victimes les indigènes d’Afrique du Nord, en particulier ceux d’Algérie.

Tant que l’on ne posera pas un regard délesté des tentations partisanes, le débat restera passionnel. On n’ignore pas aujourd’hui les tentatives, pour le moins maladroites, de quelques hommes politiques de droite, de réhabiliter en catimini quelques figures de l’OAS… Je dirai pour conclure ces quelques mots (de Clémenceau) que j’ai adaptés pour les besoins de la cause : « l’histoire est une chose trop grave pour la confier aux politiques ».

Atlantico : Pour autant, le problème aujourd’hui est celui de l’intégrisme qui est un autre phénomène. Comment l’État islamique instrumentalise-t-il l’histoire coloniale ?

Malik Bezouh : Oui, l’intégrisme musulman est un autre problème sans lien avec l’histoire coloniale (voir à ce sujet ma note sur la Crise de la conscience arabo-musulmane, publiée par Fondation pour l’innovation politique). En effet, l’EI instrumentalise l’histoire coloniale. Remarquons qu’il n’est pas le seul à le faire. Les nationalistes arabes et les islamistes en général en font de même. Si l’on veut être synthétique, on pourrait dire que les groupes politiques, légalistes ou pas, violents ou pacifiques, ont une certaine inclination à instrumentaliser l’histoire coloniale à des fins partisanes. Dans le cas qui nous préoccupe, l’État islamique, il s’agit de montrer aux jeunes français issus de l’immigration maghrébine l’ignominie des occidentaux qui depuis des temps immémoriaux font la guerre à l’islam. L’État islamique, passé maître dans l’art de la communication, n’ignore pas le mal-être d’une fraction de la jeunesse musulmane de France. Mal-être qui s’appuie, entre autre, sur un trouble identitaire profond. Aussi, l’histoire coloniale, déformée à dessein par l’EI, constitue un moyen pour faire basculer dans le côté obscur de la foi, si je puis dire, un jeune français de confession ou de culture musulmane qui se cherche. Rien de tel, alors, que de rappeler au candidat potentiel au « jihad »ce que furent les grands massacres coloniaux et de les amplifier plus que de raison. Sans connaissance historique, le malheureux se prend alors dans les rets de l’organisation terroriste. Notons, et c’est important, que l’instrumentalisation de l’histoire coloniale n’est qu’un levier parmi d’autres qu’actionne l’EI avec une habileté consommée.

Atlantico : Pourquoi certains musulmans y sont particulièrement réceptifs ? Qui sont-ils ?

Malik Bezouh : C’est un fait que de nombreux français de confession ou de culture musulmane sont sensibles à la question de l’histoire coloniale, ainsi que nous l’avion précisé plus haut. Cette sensibilité coloniale à fleur de peau est d’autant plus forte que l’on a beaucoup de mal, en France, à aborder cette problématique importante avec le sérieux qu’il convient ; le politique s’emparant souvent de la question tantôt pour exalter l’histoire coloniale, tantôt pour en dire pis que pendre. Cette absence de sérénité n’est pas de nature à apaiser la passion et ses effets qui parfois peuvent être destructeurs.

Ainsi, un jeune français de culture ou de confession musulmane aura tôt fait de considérer l’interventionnisme américain en Afghanistan et en Irak comme un continuum de la politique coloniale occidentale qui débuta (pour la France) dans la première moitié du XIXe siècle.  Il n’y a pourtant rien de plus faux. Qu’importe puisque le candidat au jihad est convaincu de la véracité de cette thèse. Au fond, l’État islamique offre une grille de lecture du monde aussi simple que binaire : les occidentaux, fils des croisés, alliés aux Juifs comploteurs et sournois, travaillent à exterminer les musulmans afin de s’accaparer de leur terre d’une part – on retrouve là l’idée du colonialisme tel qu’il est perçu dans l’imaginaire de ces musulmans désœuvrés – et, d’autre part, à détruire l’islam.

On le voit, colonialisme et croisade se mêlent indistinctement dans l’esprit de certains français de confession ou de culture musulmane. L’État islamique joue admirablement de cette confusion. On sait, du reste, qu’en France, au XIXe siècle, certains espéraient que la colonisation eût pour finalité l’évangélisation des masses arabes. On pense à Louis VEUILLOT, journaliste catholique intransigeant et secrétaire, un temps, du général BUGEAUD. Ce ne sera pas l’option que choisira le gouvernement français, au grand désarroi des catholiques radicaux.

Les croisades ont laissé dans l’imaginaire des masses arabes un souvenir douloureux. Il en est de même pour le colonialisme. Notons que ces deux phénomènes historiques n’ont pas, à mon sens, toute la place qu’ils méritent dans les programmes scolaires. Face aux troubles identitaires, face à la crise de la société occidentale, incapable de proposer une espérance puisqu’elle a tué Dieu, si j’ose dire, face aux problèmes socio-économiques, face à certains processus de stigmatisation, de discriminations, quelques individus issus de l’immigration maghrébine, peuvent, à la faveur d’une fragilité psychologique momentanée, basculer dans le côté obscur de la foi dont souvent ils ignorent tout d’ailleurs. L’histoire coloniale fantasmée, réécrite par leur soin et partant dénudée de toute nuance agit alors comme un facteur aggravant.

Malik Bezouh, physicien de formation, est spécialiste de l’islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme. Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique de la note Crise de la conscience arabo-musulmane, septembre 2015.