Article paru dans Le Figaro du 9 juin 2015. Pour le journaliste François Bazin, cette nouvelle procédure de sélection des candidats à la présidentielle révèle la perte de légitimité des partis politiques.

La procédure dite de la primaire est une de ces innovations qui modifie en profondeur les règles de fonctionnement du système politique français.

Son originalité est double. D’abord, elle ne procède pas de la loi mais de la coutume. Son usage est laissé à la libre appréciation des formations politiques. Le PS a ainsi organisé une primaire en 2011 alors que ce n’était pas dans ses statuts et il en fera probablement l’économie en 2016 alors que ces mêmes statuts désormais l’y obligent. L’autre originalité de cette procédure de sélection est qu’en France elle est née à gauche mais qu’elle est en train de devenir, bon gré mal gré, la norme pour toutes les grandes formations républicaines.

Cette procédure originale a une histoire. C’est celle de l’affaiblissement de la démocratie partisane ou, pour le dire autrement, c’est la réponse qui a été trouvée à la perte de légitimité des partis politiques dans la sélection de leurs principaux champions. S’agissant de la présidentielle, il y avait le mythe fondateur : la rencontre d’un homme et d’un peuple. Et puis il y avait surtout la réalité. Qui tenait le parti tenait aussi la candidature. De François Mitterrand en 1981 à Nicolas Sarkozy en 2007 en passant par Jacques Chirac en 1995, les mêmes logiques ont produit les mêmes effets dans cet âge d’or de la République post-gaulliste.

Tout cela s’est fracassé sur le mur de réalités politiques ô combien prosaïques. La primaire, à gauche, s’est imposée au lendemain de l’élection contestée de Martine Aubry à la tête du PS, lors du congrès de Reims en 2008. La première secrétaire était alors trop faible et trop contestée pour résister à la pression de ceux qui, derrière Arnaud Montebourg, avaient fait de ce mode de sélection alors inusité le nec plus ultra de la «rénovation». À droite, la primaire est née dans un contexte identique, au lendemain de la bataille de 2012 pour la présidence de l’UMP. Dès lors que la démocratie militante n’était plus respectée et qu’elle cessait surtout d’être respectable, le prix de l’unité pour les compétitions à venir ne pouvait être que le recours au peuple des sympathisants.

Tout s’est joué dans cet entre-deux délétère qui va de la défaite de Nicolas Sarkozy le 6 mai 2012 à son grand retour à la tête de l’UMP, le 29 novembre 2014. La primaire, pour les nouveaux Républicains, c’est donc a la fois un héritage et un compromis. Elle s’est imposée, à eux, comme la condition de leur survie et de leur possible renaissance. De ce point de vue, gauche et droite ont avancé sur le même chemin, avec de pareils objectifs et dans une improvisation commune dictée par l’urgence du court terme.

D’où le caractère implacable de la mise en œuvre concrète de cette procédure dès lors qu’on en accepte le principe. Ceux qui, au PS, en ont imaginé le règlement sont arrivés aux mêmes conclusions que ceux qui, à l’UMP, quelques années plus tard, en ont fixé les règles. La primaire, pour fonctionner correctement, se doit d’être le décalque, avant l’heure, de la présidentielle. Même rites, même modalités, même mise en scène avec la même obligation de faire nombre pour que le verdict final ne puisse être contesté et offre ainsi au vainqueur l’impulsion espérée.

Dans ce genre d’opération, il faut un moment fondateur. Le fait que la première expérience de ce genre, en 2011, ait été saluée comme un franc succès, ne serait-ce que de participation, et que l’heureux élu, François Hollande, soit entré neuf mois plus tard à l’Élysée offre désormais à la primaire le caractère d’une martingale absolue. Tout cela mériterait d’être fortement nuancé quand on sait l’usage à minima que l’intéressé a fait, durant sa campagne, d’une procédure à laquelle il s’était d’ailleurs longtemps opposé. Mais en politique aussi, les lois du succès supposé sont souvent des œuvres d’imagination. C’est là ce qui fait leur attrait.

La primaire est une construction dont les règles s’imposent naturellement mais dont les lois se dessinent à l’usage. Quiconque tente d’en deviner les ressorts est conduit à distinguer, au travers de la première expérience grandeur nature – celle de 2011 -, ce qui découle de la conjoncture ou des mœurs de ses organisateurs et de ce qui relève d’une nécessité profonde. L’exercice est périlleux. Pour être mené à bien, il suppose de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire aux conditions dans lesquelles cette procédure a fini par s’imposer à tous.

La primaire est une réponse à la crise de légitimité des partis politiques. Elle vient bousculer des organismes affaiblis. Elle rompt le lien naturel qui, dans la conquête du pouvoir, faisait du chef un candidat naturel. Elle ouvre la voie à une compétition interne qui légitime l’expression d’ambitions structurées. Elle encourage la mise en place d’écuries ou de courants rivaux. Elle place la compétition sous l’arbitrage de l’opinion et non plus des cercles militants. Bref, elle déplace le curseur pour la sélection des meilleurs en offrant aux challengers de tous poils et de toutes origines la possibilité sinon de s’imposer à tous coups du moins d’acquérir une part de marché négociable pour la suite. En ce sens, la primaire contrevient aux traditions constantes de la droite française.

En même temps, la primaire, parce qu’elle est une présidentielle en miniature, signe l’ultime ralliement de la gauche à la logique des institutions de la Ve République.  Elle personnifie les débats en les vidant de leur substance idéologique. Elle les résume à des postures rivales qui sont autant de compétitions particulières dans lesquelles le vainqueur est celui qui offre à l’opinion de son camp une promesse de victoire crédible sur la base d’un de ces rassemblements non identifiés dont François Hollande, en son temps, a résumé d’emblée la véritable nature à partir du slogan le plus fort et le plus creux qui soit « Le changement, c’est maintenant ».

La primaire, de ce double point de vue, est un virus très particulier dont l’originalité est de modifier les conditions de conquête du pouvoir – sans doute, plus à droite qu’à gauche – avant de changer aussi les modalités de son exercice – probablement plus à gauche qu’à droite. Ceux qui l’ont mis au point avec le désir affiche de changer la politique sont en voie d’obtenir le résultat qu’ils escomptaient. Savaient-ils pour autant qu’ils célébraient les noces détonantes d’un principe d’autorité, propre à la Ve, et d’un relativisme culturel, propre à l’époque actuelle ?

Ancien rédacteur en chef du service politique du Nouvel Observateur, François Bazin est l’auteur de la note pour la Fondation pour l’innovation politique Les Lois de la primaire. Celles d’hier, celles de demain, juin 2015. Il est aussi l’auteur de l’ouvrage Les ombres du président aux éditions Plon en mars 2015. Il anime le blog lirelasuite-francoisbazin.fr.

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