Tribune de Julien Gonzalez parue dans Atlantico le 25 novembre 2015. Selon l’auteur, le misérabilisme et le déni du réel sont les deux alliés inconditionnels de la nouvelle anti-France qu’il faut combattre même au prix de procès en amalgame.

Et voilà. Ce qui devait arriver s’est produit. Par miracle, les carnages de l’église de Villejuif et du Thalys avaient été évités. Cette fois, notre bonne étoile s’est éteinte ; nous voici seuls dans la nuit, avec nos démons. Ceux des frères Kouachi et de Coulibaly, de Merah, de la camionnette qui fonça dans la foule du marché de Noël de Nantes, de l’attaque d’un commissariat près de Tours en décembre dernier ; ceux encore des drapeaux islamistes brandis en juillet 2014 dans les rues de Paris à l’occasion d’une manifestation pro-palestinienne, ceux des « mort aux juifs !» et des croix gammées dessinées sur la place de la République qui les accompagnaient.

Les démons des milliers de tweets se félicitant des attentats de janvier, ceux des minutes de silence bafouées. Nos démons français du sacré piétiné, souillé, sous nos yeux.

Comme après le 11 janvier, les déclarations martiales de nos représentants se mêlent aux expressions vaillantes de la foule endeuillée : « c’est la guerre », « même pas peur », « nous sommes unis », « ils ne gagneront pas ». Une catharsis nationale, à grand renfort de symboles patriotiques, d’exaltation du sentiment d’appartenance, une sorte d’appel désespéré à la transcendance des différences : les messages, tous plus nationaux, tous plus humanistes, tous plus rassembleurs, font corps. Aucun n’est à renier, un seul manque à l’appel : crier sa haine de la haine de soi.

Cet inconcevable mécanisme, ce funeste glissement, qui est parvenu à brouiller définitivement les frontières entre regard critique, remise en cause, détestation et revendication de la haine de la France. Qu’on ne s’y trompe pas, cette haine intérieure n’a pas d’essence, c’est-à-dire aucune prédisposition d’aucune sorte ; ni essence religieuse, ni culturelle, ni ethnique. Pourquoi cette précision ? Parce que les pourfendeurs de l’un accusent souvent les autres. Nous marchons sur des œufs, la situation est explosive. Mais le but ultime de notre génération étant de réaliser l’union des Français, comment pouvons-nous y parvenir si ce qui doit constituer le trait d’union, le ciment, est vomi en toute quiétude ? L’époque est à la folie, la dénonciation de l’inacceptable implique le risque d’un procès en amalgame.

La nouvelle anti-France a deux alliés inconditionnels : le misérabilisme et le déni. Le premier autorise toutes les lâchetés, les abandons en série, l’indécence et l’insulte du prétendu faible par rapport au pseudo-fort, de l’opprimé envers l’oppresseur, de la minorité envers la majorité. Les adjectifs infamants – « raciste », « xénophobe », « islamophobe » – sont accolés, sans que cela ne choque le moins du monde, aux mots « France », « République », « État », « Français » ; dans l’autre sens on appellerait cela stigmatisation et on aurait parfaitement raison. Dans ce cens, le misérabilisme est synonyme d’abêtissement des masses, de déresponsabilisation confinant à l’irrespect : l’émancipation individuelle et l’élévation des consciences sont abandonnées.
Le déni est quant à lui un épais brouillard que les drames successifs dissipent avec une lenteur désespérante. L’addition des cadavres n’est que le prolongement de gravissimes entraves à nos valeurs, sur lesquelles la société française a volontairement ou inconsciemment fermé les yeux. Avoir à l’esprit la citation du philosophe Emmanuel Mounier (« un pays qui fait profession de non-résistance au nom de sa tranquillité n’est pas un pays généreux »), et comprendre à quel point nous avons fait fausse route : nous sommes au bord de l’abîme, un nombre inconnu de Kouachi et de Merah dans nos banlieues, la haine de notre pays – de leur pays – violemment ancrée en eux.

L’ « anti-France », voilà le nom que donnait l’extrême-droite aux prétendus ennemis de la France, protestants, juifs, francs-maçons et « métèques » à la fin du 19ème siècle.
Dénoncer cette « anti-France », c’était réduire la nation à ce qu’elle avait de plus immuable, c’était exclure l’autre, par définition. Aujourd’hui, la nouvelle anti-France sape les fondements de notre République plurielle. La combattre sans relâche, c’est mettre fin à l’opposition des consciences et des mémoires ; c’est un cri de ralliement, la partition des musiciens de l’Union sacrée. C’est, enfin, mettre un terme au plus insensé des outrages : laisser penser que nos compatriotes musulmans seraient imperméables au sentiment national. Voilà un amalgame par substitution ; ceux qui étouffent une partie de la vérité qui dérange ont un problème à régler. Avec eux-mêmes.

Julien Gonzalez est responsable d’études dans un syndicat professionnel. Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique  des notes « Enseignement supérieur : les limites de la ‘mastérisation’ », juillet 2015 et  « Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France », novembre 2013.