Tribune de Julien Gonzalez parue dans L’Opinion le 19 avril 2016. Un projet de décret du ministère de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur prévoit la sécurisation de la sélection – et donc son autorisation officielle – dans plus de 40 % des masters. Si un pas semble avoir été fait en faveur de la régulation des flux d’étudiants au niveau bac +5, la prudence paraît de mise pour les détracteurs du « master pour tous ». Explications.

Sélection et péril jeune : le cœur du gouvernement balance

Commençons par déplorer l’irrésolution manifeste du gouvernement en la matière, qu’attestent les faits suivants. Face à la multiplication des recours d’étudiants devant les tribunaux administratifs pour refus d’admission en master 2, le Conseil d’État a rendu début février un avis indiquant que la sélection après la première année de master ne reposait sur aucune base légale si la formation en question « ne figure pas sur une liste limitative établie par décret ». Le débat prenant place, Najat Vallaud-Belkacem y apporta sa contribution en jugeant la sélection « profondément rétrograde ».

En prévision du décret qui devait établir la liste des masters sélectifs, la Conférence des présidents d’université (CPU) demandait mi-mars l’inscription d’environ 850 mentions sur les près de 3 000 que compte le système français. Début avril, plusieurs présidents s’étaient inquiétés auprès de la ministre du risque de voir la liste sévèrement amputée… après avoir reçu un mail de la Direction générale de l’enseignement supérieur et de la recherche (DGESIP) les invitant à modérer sérieusement leurs demandes sous peine de décision « autoritaire » du ministère !

Et puis vint le projet de décret qui, telle la première version de la loi El Khomri, semblait aller au-delà des espérances du camp de la Réforme : 42 % des 3 040 mentions de master 2, soit plus de 1 300 d’entre elles, y sont inscrites. A cela il convient d’ajouter des mesures prévoyant la sécurisation de la sélection pour les étudiants arrivant d’autres universités ou d’autres mentions de master 1. Pour conclure, Thierry Mandon, secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur, a annoncé une « concertation de quatre mois » sur le sujet.

Avis du Conseil d’État confirmant l’interdiction de la sélection, annonce d’un projet de décret pour la favoriser, déclaration anti-sélection de la ministre, menace d’une liste a minima du ministère, projet de décret étonnamment ambitieux, lancement d’une concertation à l’issue incertaine ; comme souvent en Hollandie, la majorité donne la désagréable impression de naviguer à vue.

A quand un acte II de l’autonomie des universités ?

Pourtant, le véritable enjeu n’est pas même effleuré : la sélection à la fin de la troisième année de licence. Alors que le système d’enseignement supérieur déverse annuellement entre deux et trois fois plus d’étudiants diplômés d’un master 2 que ce que le marché du travail est en mesure d’absorber, il convient de donner aux universités une totale liberté de choix. Le décret est la solution temporaire à un vide juridique momentané ; l’acte II de l’autonomisation des universités permettrait au contraire une résolution durable d’un problème bien plus profond : l’hypocrite promesse d’un « droit au diplôme » et son corollaire, l’affaissement du niveau général d’acquisition des connaissances.

Mais alors que Thierry Mandon annonçait la période de concertation sur la sélection, l’Unef menaçait déjà : « Ce semestre a été particulièrement agité du fait de la loi Travail, le ministère cherche-t-il à réunir les conditions pour une rentrée universitaire tout aussi chaude ? ». Après avoir eu raison de Jean Tirole et de tous les économistes défendant le texte El Khomri première mouture, William Martinet et ses moins de 20 000 adhérents (soit 0,8 % des étudiants de France !) vont-ils annihiler les ambitions de Jean-Loup Salzmann et de la CPU ? Ça commence mal : le projet de décret a été rejeté lundi 18 avril par le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser), un organe consultatif. Rendez-vous dans quatre mois ; d’ici là, prions.

Julien Gonzalez est responsable d’études dans un syndicat professionnel. Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique  des notes « Enseignement supérieur : les limites de la ‘mastérisation’ », juillet 2015 et « Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France », novembre 2013.