Article de Laurence Daziano  parue dans L’Opinion le 13 novembre 2014.La stratégie mondiale de la Chine se traduit dans ses choix politiques, ses orientations économiques et sa diplomatie.

La Chine nourrit une ambition mondiale et tout, dans ses actes, est orienté vers un tel dessein. Telle est la conviction acquise après un déplacement en Chine, alors que mon séjour à Pékin coïncidait avec la tenue du quatrième plénum du Parti communiste chinois (PCC) et la réunion des ministres des finances de l’APEC. Cette ambition mondiale se traduit très concrètement dans les choix politiques, les orientations économiques et la diplomatie mondiale de l’empire du Milieu.

Tout d’abord, la priorité absolue du président chinois, Xi Jinping, est de garder le contrôle du pays sous l’autorité du parti. Xi Jinping a désormais acquis une grande maîtrise de l’appareil d’Etat, sans équivalent depuis Deng Xiaoping, voire Mao. Après l’éviction de Bo Xilai, la lutte contre la corruption, la mise à l’écart des « princes rouges », l’éviction du « tsar » de la sécurité – Zhou Yongkang – et la main mise sur la hiérarchie du PCC ont démontré sa volonté de tenir fermement les rênes du pouvoir. Le troisième plénum du PCC avait consacré la naissance de l’État de droit. Le quatrième plénum, qui vient de se tenir à Pékin, montre que l’État de droit restera subordonné à la stabilité politique du régime. Le thème même du plénum donne le ton : « L’autorité de la loi ». Le fait que le plénum se tienne au moment des manifestations pro-démocratiques de Hongkong n’a pas aidé à favoriser les tenants de l’ouverture politique.

Cependant, il ne faut pas s’y tromper. Conscients de la nécessité d’insérer davantage leur pays dans la compétition mondiale, les dirigeants chinois souhaitent poursuivre, sans faiblir, la marche vers l’économie de marché. Le président Xi Jinping pousse l’économie vers davantage de privatisations, même si elles restent encore limitées, et cherche à affaiblir les grands monopoles d’Etat. Pour favoriser les investissements dans les provinces, Pékin est prêt à concéder un cadre fiscal et juridique plus stable, quitte à empiéter sur les pouvoirs des dirigeants locaux du PCC.

Enfin, dernier enseignement politique, la campagne anti-corruption va se poursuivre. Elle vise essentiellement le Parti et les grands monopoles d’Etat. Cette campagne est une priorité absolue pour le président chinois pour trois raisons : la maîtrise de l’appareil d’État, la garantie de faire progresser l’économie sur la voie de l’économie de marché en cassant les rentes et le soutien populaire vis-à-vis du PCC qui doit restaurer son image. Cette campagne a été conduite rapidement et sans faiblir : 5 000 membres du Parti ont été limogés (même si le PCC compte plus de 80 millions de membres), notamment 50 membres de haut niveau qui avaient un rang ministériel ou des fonctions élevées dans l’appareil de sécurité.

En second lieu, Pékin entend poursuivre, à tout prix, sa croissance économique. Selon une étude de la Banque mondiale, la Chine pourrait devenir en 2014 la première puissance économique mondiale en parité de pouvoir d’achat. Quoi qu’en disent les contempteurs du ralentissement de la croissance chinoise, la Chine poursuit plus lentement mais sûrement son accession au premier rang mondial, afin d’aligner son poids économique avec son poids démographique. Dans la prochaine décennie, l’économie chinoise continuera de « prendre du poids » dans l’économie mondiale.

Le ralentissement de la croissance économique chinoise, qui résulte d’un affaiblissement de la croissance mondiale et de facteurs propres, est un atterrissage normal après un cycle décennal d’une croissance exponentielle. Les économistes s’accordent à dire que le taux de croissance actuel, à 7,5 %, suffit à assurer l’enrichissement du pays et à maintenir la paix sociale. Si les taux de croissance à deux chiffres sont probablement derrière eux, les Chinois vivront avec une croissance supérieure à 7 % dans la prochaine décennie, soit la capacité de doubler la taille de leur économie en dix ans. Davantage que le niveau du taux de croissance, la priorité économique des Chinois est la question du marché de l’emploi. Or, pour l’heure, malgré le ralentissement de la croissance, le taux d’emploi des Chinois n’a pas diminué.

Certes, l’économie chinoise souffre de maux propres qui constituent des enjeux gigantesques pour la prochaine génération. La question du vieillissement démographique, de l’autosuffisance énergétique et de la capacité d’innovation est au premier rang des préoccupations. Après avoir été l’atelier du monde, la Chine saura-t-elle passer à un nouveau stade où elle innovera pour le reste du monde ?

En troisième lieu, la Chine entend désormais étendre son influence dans les affaires internationales.

La lutte contre la pollution est aussi une priorité de Xi Jinping. Pékin est quotidiennement embrumée dans un lourd nuage de pollution, sans parler de Chongqing ou des dizaines des grandes villes chinoises qui souffrent de la pollution du charbon et des voitures. Cela implique trois conséquences : la Chine va être partie prenante aux négociations climatiques de décembre 2015 car désormais la lutte contre le réchauffement climatique et le développement durable sont au cœur de la stratégie chinoise ; la maîtrise du gigantisme des villes va devenir un élément clé de développement ; l’indépendance énergétique et la réduction du charbon vont de pair. Sur ce dernier point, la Chine ne peut plus poursuivre son développement énergétique en recourant massivement au charbon. De là, le choix stratégique de recourir massivement à l’énergie nucléaire, et également de développer une industrie mondiale dans les panneaux solaires et les éoliennes. Sur ces deux sujets – nucléaire et énergies renouvelables –, les Chinois sont désormais incontournables sur la scène mondiale. Il faut donc apprendre à travailler, et coopérer avec eux, comme EDF a su le faire en les associant au financement des EPR britanniques.

D’autre part, Xi Jinping bâtit les nouvelles voies commerciales. Après l’établissement des « comptoirs » dans l’océan Indien pour sécuriser ses voies maritimes, et avoir arpenté l’Asie centrale et l’Europe pour proposer une nouvelle Route de la soie, Xi Jinping a annoncé, aux côtés de Vladimir Poutine, l’étude d’une liaison ferroviaire à grande vitesse entre Moscou et Pékin. Inlassablement, la Chine se vit comme l’empire « commercial » du Milieu, au centre de l’économie monde pour reprendre le concept de Fernand Braudel.

La Chine entend également devenir le banquier du monde. A ce titre, Pékin multiplie les annonces en matière financière. Après la création en juillet dernier d’une banque multilatérale de développement par les BRICS, dont le siège sera à Shanghai, Xi Jinping a proposé la création d’une Banque asiatique d’investissements dans des infrastructures – qui, au demeurant, ferait concurrence à l’actuelle Banque asiatique de développement – dont le siège sera à Pékin et qui regrouperait une vingtaine de pays dont la Chine, le Kazakhstan et le Qatar. Nul doute, là encore, que tout ceci relève d’une stratégie de long terme parfaitement conduite visant à créer, dès lors que Pékin estime ne pas être représenté à son juste poids, ses propres institutions financières dans lesquelles la Chine aura le poids central. Les coups de butoir chinois contre le dollar, les déclarations du gouverneur de la Banque centrale chinoise en faveur de l’établissement d’une monnaie internationale de référence et la progressive convertibilité du yuan en sont aussi des exemples.

Enfin, la création artistique chinoise et le mécénat privé se développent à grande vitesse. Sur le premier point, si la liberté politique reste réduite à sa plus simple expression, la liberté de ton étonne. Ainsi, la critique ouverte de la Révolution culturelle et la capacité de contestation des artistes chinois sont deux éléments intéressants de l’émergence d’une société civile autonome. L’art contemporain est extrêmement foisonnant avec des artistes tels qu’Ai Weiwei, Chen Zhen, Liu Wei, Zhang Wiaogang, Huang Yong Ping. Le mécénat privé est de plus en plus présent, allant de pair avec la hausse exponentielle des milliardaires chinois. Les exemples ne manquent pas à Shanghai : le Long Museum (le plus grand musée privé au monde) de Liu Yiqian, le Yuz Museum de Budi Tek, le Zendai Museum de Dai Zhikang… Sur ce sujet, la Chine s’impose aussi comme un centre mondial, tant dans la création que dans les achats sur le marché de l’art.

Dans Le Rêve dans le pavillon rouge, Cao Xueqin, auteur chinois du XVIIIe siècle, décrit l’ascension, puis la chute, de la famille des Jia. Comme les Jia, les dirigeants chinois, qui ont une grande culture historique, connaissent le phénomène des cycles. Après un siècle et demi d’affaiblissement, Pékin est convaincu de retrouver, enfin, un rang digne de son poids économique et démographique. Xi Jinping entend redonner toute sa place au Rêve rouge des Chinois. Et selon mes interlocuteurs chinois : « Nous sommes encore un pays en développement, mais dans dix ans, nous serons la première puissance mondiale. Il nous faut maintenant réussir à transformer notre économie en passant de l’atelier du monde à la haute technologie. Nous n’achèterons plus Apple, mais le monde achètera Xiaomi ».

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage est organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à suivre en direct sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.