Tribune de Laurence Daziano, auteur de La nouvelle vague des émergents : Bangladesh, Ethiopie, Nigeria, Indonésie, Vietnam, Mexique, et membre du Conseil scientique de la Fondation pour l’innovation politique, parue dans l’Opinion, le 6 mai 2014.

Au pouvoir depuis la fin de l’apartheid, l’ANC devrait largement remporter les élections générales en Afrique du Sud. Sa suprématie ne sera pas remise en cause, même si elle s’érode progressivement, contestée à sa droite par l’Alliance démocratique d’Helen Zille, à sa gauche par Julius Malema, ancien leader populiste des Jeunes de l’ANC et fondateur des Combattants de la liberté économique. La vraie nouveauté réside dans la passation de pouvoir qui interviendra en 2016. En effet, Jacob Zuma, président depuis 2009, est pris dans un scandale financier concernant la rénovation, aux frais de l’Etat, de sa résidence dans le Kwazulu-Natal. Or l’Afrique du Sud est un pays de tradition britannique, où le respect de la règle de droit, le pouvoir des juges et la liberté de la presse ont force de loi. D’ores et déjà, l’ANC prépare la passation de pouvoir pour 2016, soit avec le vice-président, Cyrille Ramaphosa, soit avec l’ancienne épouse de Jacob Zuma, Nkosazana Dlamini-Zuma, actuellement présidente de la Commission de l’Union africaine et ancienne ministre des Affaires étrangères. Cet événement majeur comporte trois conséquences majeures pour la prochaine décennie en Afrique du Sud.

En premier lieu, l’Afrique du Sud, qui affirme sa maturité démocratique et l’apaisement des tensions raciales a réussi son pari de construire une Rainbow nation. Le travail de la Comission « vérité et réconciliation », le Black economic empowerment (obligation de quotas noirs pour les postes à responsabilité) et l’émergence d’une classe moyenne urbaine noire ont transformé la société sud-africaine. Les alternances successives à la tête de l’ANC sont un modèle de régulation interne des partis politiques. Certes, l’Afrique du Sud continue d’être un pays aux fortes inégalités, mais ces écarts de richesse s’estompent.

Se tourner vers la Chine

En second lieu, l’Afrique du Sud demeure un pays riche, dans lequel l’ANC assure le contrôle économique du pays. Son réseau de transports (la RATP exploite le Gautrain, le RER de Johannesbourg), sa Bourse, ses installations énergétiques (la seule centrale nucléaire du continent se trouve près du Cap) et ses matières premières en font un pays quasi développé. Dans ce cadre, l’élite noire anti-apartheid issue de l’ANC a accaparé une partie de l’appareil productif, dans une sorte de Rainbow economy. Cyrille Ramaphosa a ainsi créé un conglomérat et amassé une fortune de 650 millions de dollars. La passation de pouvoir de Jacob Zuma vise à préserver les intérêts économiques et financiers des membres de l’ANC pour la décennie à venir.

Enfin, la concurrence entre « Cyrille » et « Nkosazana » ouvre la voie à une génération noire mondialisée du Sud. Ils représentent le cœur de l’ANC : militantisme syndical, réussite capitaliste, responsabilité publiques internationales (dans les multinationales pour Cyrille, à la Commission africaine pour Nkosazana). Dans cette voie, ils sont davantage ouverts à la Chine et à l’Inde qu’à l’Occident. En quête d’approvisionnement en matières premières, la Chine a besoin d’un partenaire fiable, alors que Pretoria cherche, au sein du G20 et des Brics, un allié mondial. Rainbow nation et rainbow economy voient davantage les clés de leur avenir à Pékin qu’à Washington, Londres ou Paris pour les dix ans à venir.