Tribune de Laurence Daziano, Les Echos, 20 août 2013.

En quelques mois, la politique économique de Shinzo Abe a obtenu des résultats probants. Séduisant à court terme, ce modèle est en réalité dangereux à moyen terme. Pour une croissance durable, mieux vaut s’inspirer d’Angela Merkel.

Les « Abenomics » sont le nom donné aux mesures de relance mises en œuvre par le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, depuis décembre 2012. Elles comportent trois volets : un plan de relance massif, une politique monétaire expansive de « quantitative easing » conduite par la banque centrale japonaise et des réformes structurelles afin d’accroître la compétitivité des entreprises japonaises. Cette politique a permis une remontée substantielle de la Bourse japonaise et un affaiblissement du yen qui profite aux exportations japonaises et au tourisme.

Après quelques mois, Shinzo Abe a effectivement obtenu des résultats probants. Le « consensus forecast » du Japon, c’est-à-dire la moyenne des prévisions de croissance des instituts de recherche et des banques, prévoit que la croissance japonaise s’établirait à 4 % en glissement annuel, alors que le taux de chômage s’élevait, en juin dernier, à 3,9 %.

Cette politique économique audacieuse, alors que l’Europe est plongée dans une crise économique profonde et durable, suscite l’intérêt, voire la séduction auprès de nombreux décideurs politiques et économiques. Pourtant, Shinzo Abe a lancé ce qui pourrait bien ressembler à la politique de la dernière chance. Tel est l’avis de nombreux économistes, y compris d’Olivier Blanchard, chef économiste du FMI et tenant de l’école keynésienne. En effet, les « Abenomics » ont pour effet d’augmenter considérablement la masse monétaire, ainsi que la dette et le déficit publics. Le déficit s’établit à 11,5 % du PIB alors que la dette publique devrait prochainement dépasser 200 % du PIB. Le pari est évidemment de retrouver le chemin de la croissance pour réussir à faire décroître cette dette, mais rien n’est moins sûr. La production industrielle a baissé de 3,3 % en juin ­dernier et les exportations japonaises restent liées au ralentissement économique de la zone euro et des BRICS.

La réussite des « Abenomics » est, en réalité, intimement liée à la fin de la déflation japonaise. Pour que cette politique réussisse, il faut que l’inflation augmente, ce qui ferait baisser les taux réels et donc la charge de la dette. Ainsi, les investisseurs continueraient à prêter à des taux faibles, faisant crédit d’un redressement des finances publiques.

Or, si l’on y regarde de près, la politique économique japonaise est l’exact contrepoint de la politique économique allemande que l’on pourrait qualifier de « Merkelnomics » : recherche de l’équilibre des finances publiques, modération fiscale, orthodoxie dans la conduite de la politique monétaire dans la plus pure tradition monétariste et – c’est le seul point de convergence – réformes structurelles de compétitivité ­conduites au début des années 2000 par Gerhard Schröder.

Angela Merkel a poursuivi cette politique économique qui fait un large consensus à Berlin, tant à la CDU qu’au SPD. L’Allemagne vit dans le souvenir de la longue déflation des années 1930 et de l’échec des politiques de relance. Après-guerre, l’Allemagne s’est reconstruite sur un modèle simple : la légitimité fondamentale réside dans la société ; l’Etat emploie la politique économique pour atteindre un objectif de stabilité. La politique monétaire ne peut être utilisée pour jouer sur les prix et créer artificiellement de la masse monétaire. La banque centrale, indépendante, doit garantir cet objectif. Parallèlement, après le choc de la réunification, les réformes Schröder ont fait baisser le poids des dépenses publiques, qui ont été stabilisées à 45 % du PIB, soit un écart de 8 à 9 points avec la France. La fiscalité repose largement sur les ménages (72 % des impôts) et faiblement sur les entreprises (28 %). La modération des dépenses publiques permet de conserver une part importante des gains de productivité dans les entreprises, garantissant leur compétitivité qui explique les excédents commerciaux et le fameux « Mittelstand » (335.000 entreprises exportatrices contre 110.000 en France). Grâce à cette politique économique rigoureuse, l’Allemagne a doublé sa croissance depuis 2000, laquelle s’établit à 2,4 % pour 2013.

Alors, « Abenomics » ou « Merkelnomics » ? A l’heure où l’Occident, plongé dans la crise des dettes souveraines, doit revenir à une économie de production et rééquilibrer son modèle en diminuant le poids de son économie de consommation, les « Abenomics » constituent un modèle séduisant à court terme, mais en réalité dangereux à moyen terme. A contrario, les « Merkelnomics » doivent inspirer nos politiques économiques : neutralité monétaire, diminution de la dépense publique, réformes de compétitivité, redressement des comptes des entreprises et création d’un « Mittelstand » exportateur.

Laurence Daziano est membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est également l’auteur de la note La nouvelle vague des émergents.