Tribune de Christian Saint-Etienne et Robin Rivaton parue dans Les Echos, vendredi 26 avril. Christian Saint-Etienne et Robin Rivaton sont les auteurs de la note Le Kapital. Pour rebâtir l’industrie.

Le débat sur l’industrie continue et s’amplifie, alimenté par un engouement médiatique inédit, tiraillé entre la triste accumulation des statistiques et les discours volontaristes de ministres évoquant un « retour des grands plans pompidoliens ».

Parler de l’industrie, c’est déjà une première renaissance pour un secteur longtemps plongé dans l’oubli. Mais à l’heure où la France se cherche une politique industrielle, celle qui est menée aujourd’hui ne saurait conduire à la renaissance tant désirée. Elle se situe au contraire dans la droite ligne des échecs historiques de la politique industrielle, des quinze plans Machines-outils de 1974 à 1981 aux politiques de filière. Comment espérer aujourd’hui encore qu’une commission composée de personnalités, aussi sages soient-elles, « trouve l’Apple français de 2030 ». Le retour de la politique industrielle semble imprégné par le politique, la lutte d’influence à la tête de la Banque publique d’investissement en étant le dernier avatar.

Or ces trente dernières années, l’industrie française ne s’est jamais mieux portée que quand elle a été laissée à elle-même. Le fort interventionnisme public de 1981-1983 n’a pas permis de relancer une industrie et les acteurs politiques s’en sont alors désintéressés. Et paradoxalement, les résultats n’en furent pas moins bons car la politique générale, via la désinflation compétitive, fut plutôt favorable aux entreprises. Alors que la rentabilité de l’appareil industriel français était la plus basse des pays du G7 au milieu des années 1980, les entreprises françaises se situaient à la fin de la décennie au second rang des entreprises les plus profitables, juste derrière leurs consoeurs américaines. Et jamais l’investissement productif ne fut plus dynamique.

Seule l’amélioration des marges des entreprises permet aux industriels français de consacrer des ressources nouvelles à l’investissement et, à une époque où l’Union monétaire rend les dévaluations impossibles, de mener un travail de montée en gamme et de réaliser des progrès en termes de productivité hors coût. Ainsi les gouvernements auraient tout intérêt à mener une politique générale favorable à l’entreprise leur permettant de restaurer leurs marges et donc d’investir.

Car le vrai problème est bien que la France est coincée dans le piège du sous-investissement. Alors que la compétition internationale s’accroît et réclame un investissement de plus en plus important dans des équipements plus performants, l’industrie française a tendance à adopter un comportement conservateur. Pour preuve, le nombre d’entreprises ne déclassant aucun équipement dans l’année était de 18 % sur la période 1991-1996 et de 30 % entre 2006 et 2011.

La troisième révolution industrielle est intrinsèquement capitalistique, c’est pourquoi il faut orienter l’épargne des Français en direction des investissements productifs tout en redonnant des marges de manoeuvre aux entreprises pour investir par une baisse des charges sociales rendue possible par une baisse des dépenses publiques.

L’enjeu est immédiat. Prisonniers de la faiblesse de notre gamme de produits, nous sommes maintenant en compétition directe avec des pays comme l’Espagne ou l’Italie, qui mêlent réforme du marché du travail, baisse des coûts salariaux unitaires et investissement productif – l’Espagne a acheté plus de robots industriels que la France l’année dernière. De ces trois grands pays du sud de la zone euro, la France est le seul à ne pas regagner de parts de marché à l’export depuis deux ans. La meilleure politique industrielle est de permettre aux entreprises de reconstituer leurs marges et d’investir sur les marchés porteurs.