Tribune de Laurence Daziano dans L’Opinion, mercredi 19 février 2014.

Philip Turner, docteur en économie à l’université Harvard et économiste à la Banque des règlements internationaux, vient de livrer une étude intéressante sur l’origine de la crise financière que connaissent les pays émergents. Le resserrement d e la politique monétaire de la Réserve fédérale, le s « Abenomics » (la relance monétaire japonaise ) et la sortie progressive d e la crise de la zone euro conduisent à un afflux de liquidités dans les pays riches, au détriment des pays émergents. Cette nouvelle vague de placements des investisseurs au Nord est renforcée, aux Etats-Unis, par le rebond de la croissance tirée par la révolution des gaz de schiste et un probable nouveau cycle d’innovation dans les nouvelles technologies. A ce titre, l’économie américaine connaît une croissance exceptionnellement vigoureuse.

A contrario, les « Brics », après une décennie de croissance spectaculaire, connaissent actuellement un sentier de croissance plus proche de leur niveau de développement qui en ont fait des pays « émergés » plus qu’émergents. La Chine a révisé ses perspectives de croissance à 7 % en 2014 et le Brésil, à 2 %. Les aspirations démocratiques des nouvelles classes moyennes, ainsi que les prochaines élections générales dans les « Fragile Five » (Afrique du Sud, Brésil, Inde, Indonésie, Turquie) en 2014, accentuent le rééquilibrage des liquidités entre les pays riches et les pays émergents.

La dette privée, voilà le danger. Au-delà de ces explications, l’approche de Philip Turner est innovante car il constate que les grands pays émergents, notamment la Chine, l’Inde, la Turquie et le Brésil, ont un endettement privé élevé. Depuis dix ans, les grands pays émergents ont assaini leurs finances publiques et émis des obligations souveraines en dollars, ce qui permet d’éviter les risques de change. Mais les entreprises se sont lourdement endettées. Ainsi, le risque de la dette existe dans ces pays, mais il a changé de nature. Selon Philip Turner, les emprunts obligataires des entreprises des pays émergents se sont élevés à 78,8 milliards de dollars entre 2010 et 2013. Les entreprises chinoises ont augmenté leurs émissions obligataires de 133,8 %, les entreprises turques de 108,5 %, et les entreprises mexicaines de 66,2 %. Cela augmente l’exposition de ces pays aux risques sur le marché des devises et aux mouvements sur les marchés obligataires des pays développés. La dévaluation des monnaies indienne, sud-africaine ou turque a alourdi le poids des dettes contractées par ces entreprises. Le risque principal est donc porté par les entreprises, e t non par les Etats. Si les monnaies devaient poursuivre leur baisse, les systèmes bancaires des pays émergents et le financement de l’économie en souffriraient.

Dans ce cadre, les banques centrales des grands pays émergents, notamment la Banque centrale de Chine et son gouverneur, Zhou Xiaochuan, auront un rôle fondamental dans les prochains mois pour enrayer cette crise. Il faudra éviter les risques de change, l’interruption du financement de l’économie et gérer le désendettement des entreprises. L’action des banques centrales des grands pays émergents s’annonce, en 2014, plus complexe que celle de la Fed ou de la BCE, et tout aussi déterminante.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po Paris, est membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, elle est l’auteur de la note Les nouveaux émergents.