Tribune de Malik Bezouh parue dans Le Monde des Religions.fr, le 27 mai 2016. Pour l’auteur, les crispations que provoquent les caricatures de Mahomet constituent un passage obligé, mais salutaire, vers l’intégration de l’islam à la culture française qui se joue du sacré.

« J’attaque la religion chrétienne parce qu’elle me paraît nuisible au bonheur de l’État, ennemie des progrès de l’esprit humain » (1)

« Cette religion [est] […] la plus atroce dans ces dogmes […] la plus funeste à la tranquillité publique […] la plus triste dans ces cérémonies […] la plus insociable dans sa morale […] la plus intolérante de toutes. » (2)

« Jésus-Christ était un bâtard, un Jean-Foutre, un homme sans pouvoir et qui enfin, en fréquentant la Magdeleine, en avait pris le gros lot […] la vierge était une putain, le Christ son bâtard, et saint Joseph un connard […] » (3)

L’on doit ces propos, pour le moins virulents, respectivement, au baron d’Holbach, prophète de l’athéisme, à Voltaire, et à un révolutionnaire exhalant sa haine du christianisme sous la Terreur…

Depuis le XVIIe siècle, l’Église, assiégée par les athées, les rationalistes et les chrétiens hétérodoxes, subit les attaques incessantes, tantôt des antichrétiens, tantôt des anticléricaux. Les défenseurs de l’institution catholique, Élie Fréron, illustre adversaire de Voltaire, et l’abbé Nicolas-Silvestre (XVIIIe siècle) pour ne citer qu’eux, ne parviendront pas à contenir la lame de fond matérialiste qui fera basculer l’Europe dans une nouvelle ère, à la faveur de la fameuse crise de la conscience européenne.

Cette ère accouchera, non sans accrocs, en particulier en France, d’une société caractérisée par l’émergence de nouvelles sacralités, la liberté, l’individualisme, la nation, supplantant la monarchie, d’une part, et, d’autre part, par une sécularisation rampante secondée par un anticléricalisme virulent qui débouchera, en 1905, sur un divorce définitif et fracassant : celui de l’État et l’Église. L’exil forcé de ces « 30 000 moines et sœurs » opposés à la laïcisation, à marche forcée, de la société française, déclenchée par la très anticléricale IIIe République, illustre à merveille la violence de ce processus.

On le voit, la confrontation entre la France catholique et les tenants de l’anticléricalisme et de l’antichristianisme, à l’image de Gambetta et de Victor Hugo, fut plus que douloureuse, pour ne pas dire dramatique. Mais la page s’est belle et bien tournée, au grand dam d’une fraction du peuple catholique horrifiée par cette société qui a décidé de prendre congé de Dieu en désacralisant à tout va, comme l’illustreront, demain, les caricatures du pape, de l’Église catholique et de Jésus-Christ lui-même…

Un siècle plus tard, vers la fin des années 1980, la France, sécularisée, voltairienne jusqu’au bout des ongles, assiste, médusée, à l’irruption spectaculaire de l’islam, jusque-là très discret, via l’affaire du « voile islamique ». C’est la stupeur ! Le bras de fer qui s’entame avec cette résurgence cléricale, d’obédience mahométane et, partant, régressive aux yeux de certains, va pousser la République à ressortir du placard son vieil uniforme anticlérical, poussiéreux, cousu de cicatrices, que portait naguère son aïeule, la IIIe République, lorsqu’elle était aux prises avec l’Église. Les germes d’un bras de fer au nom de la laïcité sont semés.

Mais cette fois, les choses sont un peu plus compliquées car les « nouveaux cathos », incarnés par des Français musulmans issus de l’immigration maghrébine des années 70 – outre le fait qu’ils portent les stigmates de la colonisation, une plaie mal refermée –, n’ont pas, dans leur mémoire, ce logiciel de sécularisation ni celui de la désacralisation religieuse. Il s’ensuit que les caricatures du religieux, et en particulier du prophète Mahomet, ne peuvent susciter, au sein de cette population, qu’indignation et réprobation.

Pourtant, à bien y réfléchir, ces caricatures, un tantinet provocantes, doivent être considérées comme une étape du processus d’intégration de l’islam de France à la culture française dont l’une des dimensions est l’anticléricalisme primaire…

Les citoyens français de culture ou de confession musulmane ignorent souvent l’histoire de l’anticléricalisme français. Aussi, une fraction de ces Français dits récents, considère, à tort, les caricatures de Mahomet comme une stigmatisation de la religion musulmane, alors même qu’il s’agit d’une manifestation, somme toute classique, de l’esprit voltairien dans toute sa triste splendeur.

Inversement, beaucoup d’observateurs, prétendument avisés, n’ont pas connaissance de la crise profonde de la conscience du monde arabo-musulmane (4) perdurant depuis le XIIIe siècle et qui a empêché l’avènement d’un courant de pensée islamico-rationaliste, profondément réformiste. Ce courant-là aurait pu enclencher un début de sécularisation de l’islam.

Conséquence, l’islam de France, un islam de diaspora, recroquevillé sur lui-même, a les plus grandes difficultés à accepter cette modernité qui se joue du sacré de façon éhontée. L’institution catholique, qui, depuis Vatican II, compose avec la modernité, a pris acte, depuis fort longtemps déjà, de la victoire de l’anticléricalisme, devenu un élément constitutif de l’identité française. Ce n’est pas encore le cas de l’islam de France qui, comme tous les islams, de Rabat au Caire, n’a jamais été aux prises avec un processus de sécularisation et de désacralisation. Trouvons-lui, par voie de conséquence, quelques circonstances atténuantes.

Il n’en demeure pas moins que les caricatures de Mahomet et de l’islam sont des éléments positifs prouvant, sans conteste, que l’islam de France, malgré ses réticences bien naturelles au vu des éléments précités, est en voie d’intégration. L’on est même en droit d’affirmer que les caricatures de Mahomet constituent un premier jalon sur le chemin de l’intégration de l’islam de France à la culture française qui ne peut se penser sans cette inclination, profondément ancrée, à l’irrévérence religieuse.

Et même si ces crispations sont un passage obligé, elles n’en sont pas moins salutaires car au-delà de ces caricatures de Mahomet, et de leur cortège de polémiques, il y a l’intégration ! Alors, messieurs les caricaturistes, caricaturez Mahomet, il en restera toujours quelque chose : la désacralisation de l’islam de France et, par ricochet, son arrimage à la culture française, par essence désacralisante. De là à remercier ces caricaturistes audacieux, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement ! Non pas pour leur goût immodéré à la provocation, facile, mais pour leur écot apporté, bien malgré eux, à ce processus de banalisation de l’islam dont l’heure est à la désacralisation.

(1) Xavier de Montclos, Brève histoire de l’Église de France (Cerf, 2002).

(2) Malik Bezouh, France-Islam. Le choc des préjugés. Notre histoire des croisades à nos jours (Plon, 2015).

(3) Georges Minois, Histoire de l’athéisme (Fayard, 1998).

(4) Malik Bezouh, Crise de la conscience arabo-musulmane, Fondation pour l’innovation politique, septembre 2015.

Physicien de formation, Malik Bezouh est un spécialiste de la question de l’islam de France. Dans les années 1990, il s’est rapproché de la confrérie des Frères musulmans, pour s’en éloigner peu après. Depuis, il mène une triple réflexion sur la perception de l’islam dans la société française, sa réformation et les troubles identitaires à l’origine de certaines dérives sectaires, dont souffre une fraction de la jeunesse française de confession ou de culture musulmane. Il est président de l’association Mémoire et Renaissance qui travaille à une meilleure connaissance de l’histoire de France à des fins intégrationnistes. Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique de la note Crise de la conscience arabo-musulmane, septembre 2015. Il est aussi l’auteur de l’ouvrage : « France-islam. Le choc des préjugés. Notre histoire des croisades à nos jours »  (Plon, 2015). Un compte-rendu sur ce livre est à retrouver sur Trop Libre, le blog de la Fondation pour l’innovation politique.