Le 3 avril 2007 était organisée à la Fondation pour l’innovation politique la table ronde « L’opinion publique comme marché : télécratie contre démocratie », dans le cadre des lectures politiques mensuelles dirigées par le professeur Dominique Lecourt. A cette occasion, Bernard Stiegler, philosophe, directeur du Département du développement culturel au Centre Pompidou, où il vient de créer l’Institut de recherche et d’innovation, est venu présenter la thèse qu’il défend dans son récent ouvrage, La Télécratie contre la Démocratie (Flammarion, octobre 2006) : dans les pays industriels, en remplaçant l’opinion publique par les audiences, la « télécratie » ruine la démocratie, court-circuite les appareils politiques et détruit la citoyenneté.Citant Aristote, Bernard Stiegler rappelle que le désir, la philia, est la condition de la vie sociale et politique. Or c’est bien à ce désir que s’attaque le populisme industriel pour lui substituer les pulsions, engendrant une régression instinctuelle de masse, autrement dit une politique pulsionnelle ou misère politique. C’est sans doute en France que l’on trouve le cas le plus avancé d’une opinion muée en audience, dont les récents candidats à la présidentielle ont flatté la souffrance de cette absence de désir et ce, sur un mode pulsionnel effaçant ce qui distingue désir et pulsion. Pour en arriver à ce stade, il n’aura fallu que quelques décennies de marketing bien compris s’appuyant sur le désir et mettant la culture au cœur de cette économie industrielle libidinale. Avec, pour arme imparable, la télévision qui a réussi à envahir l’espace familial et social, jusqu’à les transformer en désert.
Or, si la télécratie ronge la démocratie, elle détruit aussi l’économie car l’innovation relève de la motivation qui, elle-même, relève du désir. Selon Bernard Stiegler, nous sommes arrivés à un stade qui, sauf sursaut, peut être fatal. Le temps réel de la communication a détruit le temps différé du débat et de la délibération, court-circuité la participation, les organisations qui constituent le corps social, créant ainsi une véritable souffrance politique. Or, les technologies numériques représentent une sorte de salut pour renouer avec une société démocratique. Ce milieu est à même de reconstituer des milieux techniques et symboliques « associés », donc socialisés, et rétablir de « longs circuits de transindividuation », soit le temps long de l’élaboration, de l’échange et de la participation.