Les liens d’obligation, les logiques d’appartenance, les principes de loyauté sont en voie de recomposition. Les démocraties sont bousculées par la globalisation et ses conséquences sur la répartition des richesses ou sur l’environnement, ses effets sur la figure de l’individu ou sur le lien social. Que reste-t-il de ce qui fit nos disciplines, notre contrat social, notre pacte moral, nos accords philosophiques ?

Manifestement, la question se pose à nouveau de savoir quelles sont les valeurs qui nous définissent, nous associent, nous obligent, fondent le pacte social qui nous permet de vivre ensemble.

Ont contribué à l’ouvrage Valeurs partagées, sous la direction de Dominique Reynié : Raymond Boudon, Luc Ferry, André Glucksmann, Emmanuel Hirsch, Henri Madelin, Michel Maffesoli, Corine Pelluchon, Dominique Schnapper, Alain-Gérard Slama et Paul Thibaud.

Sortie en librairie de l’ouvrage Valeurs partagées le 7 mars 2012.

Extrait de la préface de Dominique Reynié, directeur général du think tank Fondapol :

« C’est la raison pour laquelle la Fondation pour l’innovation politique a fait de la question des valeurs l’un de ses quatre sujets principaux de réflexion, avec la croissance, l’écologie et le numérique. Nous avons sollicité des philosophes et des sociologues. Nous leur avons demandé de soumettre au jugement du lecteur leurs réflexions à propos d’une notion, d’un thème ou d’une problématique méritant, selon eux, une attention particulière.

Ainsi Michel Maffesoli nous propose de reconsidérer les distinctions entre morale, éthique et déontologie. Face à la « morale », qu’il juge trop abstraite et incantatoire, il préfère l’« éthique », qui rend possible l’exercice de l’évaluation appliquée non pas à des principes généraux, mais à des contextes singuliers ou à des situations particulières. La « déontologie » se situe dans le prolongement de l’éthique ; elle est ce qui permet son application à une situation précise. Selon l’auteur, c’est par la déontologie, plus que par la morale, que l’éthique peut devenir une affaire de tous les jours et contribuer ainsi à la solidité de notre communauté.

André Glucksmann livre une réflexion philosophique et littéraire où la langue française et la trilogie républicaine, « Liberté, Égalité, Fraternité », sont inextricablement liées dans une relation, dont il suggère finalement qu’elle dépend beaucoup de l’idée de laïcité. Paul Thibaud choisit de mettre l’accent sur la fraternité, qu’il juge indissociable de la démocratie au motif qu’elle seule, dans un ordre laïcisé, permet de fonder une véritable communauté sans laquelle le débat politique n’est pas possible. C’est aussi la question qui préoccupe Dominique Schnapper dans un chapitre attirant notre attention sur l’importance de l’engagement et sur la nécessité qu’il y a de préserver cette valeur dans les sociétés contemporaines, où l’individu est menacé de perdre le sentiment d’obligation à l’égard des autres au point de se détacher finalement de tout destin collectif. Emmanuel Hirsch semble discuter avec eux lorsqu’il formalise, au carrefour de l’engagement et du souci de l’autre, ce qu’il nomme une « démocratie hospitalière » où la fraternité occupe une place centrale.

Corine Pelluchon montre comment la puissance nouvelle des enjeux environnementaux, et notamment l’hypothèse d’une entrée dans l’âge de l’anthropocène, où l’histoire naturelle se lierait inextricablement à l’histoire humaine, risque d’atteindre le cœur du libéralisme économique et politique en l’absence d’un travail de refondation. Luc Ferry engage sa réflexion par une analyse du bouleversement des valeurs induit par la globalisation, avant de développer une philosophie de la famille dans laquelle il voit le point de départ d’une politique nouvelle dont la clé de voûte est la préoccupation pour les générations futures. Alain-Gérard Slama fait de la notion de responsabilité l’un des piliers de nos sociétés démocratiques. Une notion qu’il juge en crise, en raison d’un phénomène de « régression », dans le retour à une société totalisante, voire holistique, où l’individu devient subordonné, pris dans de nouvelles formes d’appartenance et, finalement, aliéné. En réponse à cette crise, qu’il relie au triomphe puis au délitement de l’État-providence, il propose une piste inscrite dans la tradition libérale française. Celle-ci consiste en la création d’un système de solidarité assurantielle dans lequel l’essence même de la responsabilité est respectée. Il s’agit de remettre le citoyen au centre de la politique, loin des discours qui tiennent à distance son engagement, sous l’effet de solidarités devenues anonymes et automatiques.

Posant la question de la place de la religion dans notre démocratie laïcisée, Henri Madelin restitue le travail philosophique et théologique par lequel l’Église catholique a incorporé l’idée de la liberté religieuse. On voit quels bouleversements conceptuels, spirituels et pastoraux a impliqué l’adoption d’une telle liberté. L’échange a été fécond : d’un côté, l’Église catholique n’aurait pu trouver sa place dans les temps modernes sans l’adoption de la liberté religieuse ; de l’autre, notre régime de laïcité n’aurait pas été possible sans cette conversion de l’Église. Tolérance, liberté religieuse, pluralisme et démocratie s’ordonnent pour fonder une laïcité libérale, à distance d’un laïcisme belliqueux intenable. On comprend mieux pourquoi, aujourd’hui, la fortification de notre laïcité ne peut seulement dépendre ni du législateur ni de la parole de l’État ; elle suppose aussi et tout autant la contribution doctrinale des religions elles-mêmes, par leur conversion à la liberté, y compris celle de « ceux qui entendent servir la cause de l’Homme en dehors de toute croyance religieuse », comme l’écrit Henri Madelin.

Enfin, Raymond Boudon restitue avec force dans sa contribution les raisons fondamentales pour lesquelles le peuple est habilité à formuler des jugements moraux à la fois valables et légitimes comme à trancher les grandes controverses qui surgissent dans les sociétés contemporaines. Il s’agit donc également d’une réflexion sur la validité du jugement public. C’est une réflexion particulièrement appropriée, puisque poser la question de savoir quelles sont les valeurs qui fondent une société libre suppose qu’une discussion soit engagée et ouverte à tous. Nous espérons que cet ouvrage permettra d’y contribuer. »