L’Euro et l’Europe ont jusqu’à présent résisté à la crise financière dont l’une des composantes essentielles est indiscutablement le laxisme comptable d’un trop grand nombre de pays de l’Union. Il est heureux de constater que, malgré quelques difficultés et tâtonnements, les chefs d’Etat et de gouvernement, les autorités européennes et le FMI ont pris globalement les décisions appropriées à une situation d’urgence. L’annonce et la mise en œuvre de plans destinés à restaurer l’équilibre des comptes sont une part importante de cette riposte concertée. Par nature, ces programmes ne peuvent porter leurs fruits que s’ils s’inscrivent dans la durée. Or, leurs performances réelles sont largement dépendantes du niveau de tolérance dont seront capables les peuples concernés, car ces dispositions économiques n’auront que des effets négatifs si les citoyens n’en veulent plus. C’est tout l’édifice européen qui va dépendre de la manière dont les opinions vont réagir au nouveau régime de rigueur comptable, là où il s’appliquera. Il importe de préciser que ces réactions seront observées attentivement par les autres nations qui formeront également leur opinion en considérant le déroulement de ces expériences. Partout, après le temps de l’opinion, viendra celui de l’élection. Les prochains scrutins se tiendront dans ce nouveau contexte. Or, l’efficacité de l’Union tient largement à l’orientation politique des gouvernements nationaux. C’est pourquoi la Fondation pour l’innovation politique a décidé de réaliser une enquête d’opinion afin d’apprécier la manière dont les Grecs perçoivent les mesures prises conjointement par l’Union, le FMI et le gouvernement national.

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Les grecs se disent « en colère »

La moitié des Grecs (50 %) jugent « très grave, dramatique », la crise que traverse leur pays, 39 % « assez grave » et une minorité réduite (10 %) estiment la situation « pas si grave que cela ».
L’opinion grecque à l’égard des gouvernants est très sévère. Pour les Grecs, les gouvernants nationaux sont les principaux responsables de la situation (69 %). La thèse de la spéculation financière internationale ne convainc qu’une faible minorité (14 %). La crise économique elle-même n’est considérée comme une cause de la situation que par une faible part de l’opinion (4 %).
L’expression d’une immense défiance à l’égard du pouvoir politique et des institutions. La plupart des Grecs expriment conséquemment une large défiance vis-à-vis du Gouvernement (69 %) et du Parlement (80 %). Les syndicats (75 %) et les partis (87 %) sont également accablés par le jugement public. La presse et les médias ne sont pas épargnés (79 %). Les Grecs disent n’avoir confiance qu’en eux-mêmes (68 %) et dans l’armée (64 %).
Cependant, les Grecs ne refusent pas d’envisager leur part de responsabilité. Ils adhèrent notamment massivement (73 %) à l’idée selon laquelle ils n’ont pas été assez disciplinés en ne payant pas les taxes et les impôts au cours des années précédentes. Tout se passe comme s’ils reprochaient à leurs gouvernants de ne pas avoir osé assumer les mises en garde qu’il leur revenait de faire. 
La moitié des Grecs (50 %) disent éprouver de la « colère », pour qualifier leur état d’esprit et 15 % se disent même « révoltés ». Le sentiment de la révolte est beaucoup plus élevé chez les jeunes de 18-24 ans (29 %).

Le FMI divise les grecs

Une majorité relative soutient les mesures du FMI. Une forte minorité (42 %) juge les mesures prises par le FMI « trop dures et inacceptables », contre une majorité relative (47 %) qui les jugent « dures mais nécessaires ». Les salariés du public sont nettement plus nombreux (57 %) que les salariés du privé (41 %) à juger les mesures inacceptables. L’hostilité aux mesures du FMI est largement majoritaire (65 %) parmi les Grecs qui soutiennent l’idée d’une sortie de l’Union et également (55 %) parmi ceux qui soutiennent l’idée d’un retour à la Drachme.
Le FMI est fortement contesté : 65 % des Grecs ont une mauvaise opinion du Fonds monétaire international. De toutes les institutions politiques, pays compris, le FMI est la plus impopulaire.

Une jeunesse sur le chemin de la sécession ?

La jeunesse grecque est révoltée. Face à la situation dans laquelle se trouve leur pays, 29 % des 18-24 ans se disent révoltés (contre 15 % en moyenne), 56 % se disent mécontents (contre 44 % en moyenne). C’est un aspect fondamental de notre enquête, car la crise des finances publiques affecte directement les relations entre les jeunes générations et le système politique, national et européen, comme les relations entre les différentes générations. Les plus jeunes, les 18-24 ans et les 25-34 ans, sont souvent très proches, expriment un mécontentement particulièrement fort. De fait, ce sont ceux qui n’ont pas tiré profit du laxisme passé mais qui subiront cependant le plus durement l’austérité qui commence. C’est la génération sacrifiée. Les 18-24 ans sont les plus nombreux à penser que leurs gouvernants sont la cause principale de la crise (76 %, contre 69 % en moyenne).
Les 18-24 ans sont, avec les 25-34 ans, nettement plus nombreux à approuver le recours à la manifestation (95 %), aux grèves (84 %, et 87 % chez les 25-34 ans) et surtout aux actions violentes (16 %, et 19 % chez les 25-34 ans).
Fait particulièrement marquant, dans ces classes d’âge la défiance est générale et atteint les niveaux records, y compris pour la défiance envers les citoyens : 32 % chez les 18-24 ans et 35 % chez les 25-34 ans, contre 28 % en moyenne. Ces générations semblent éprouver un sentiment d’abandon, comme si elles exprimaient leur mécontentement de n’être les bénéficiaires d’aucune solidarité nationale, le festin ayant été entièrement consommé avant qu’elles aient le temps de s’installer à table.
De manière significative, la valeur la plus importante chez les 18-24 ans est l’égalité sociale (22 % contre 14 % en moyenne), suivie de la solidarité (13 % contre 9 % en moyenne) et des libertés individuelles (13 % contre 9 % en moyenne).
La colère des jeunes générations semble n’être encore qu’un sentiment qu’aucune idéologie ne parait organiser – pour l’heure. Les jeunes sont cependant les plus nombreux à penser qu’il faut réformer en profondeur le système capitaliste. Cette opinion est partagée par 45 % des 25-34 ans.
Il en va de même pour le rapport à l’Union. Certes, globalement, les 18-24 ans conservent une bonne opinion de l’Union européenne. Ils sont mêmes plus nombreux (63 %) que la moyenne (58 %). Mais il faut prêter attention à l’apparition, au sein de la jeunesse grecque, d’une forte minorité plus réservée à l’égard de l’Union, voire franchement hostile, et dans des proportions records eu égard aux moyennes nationales. Ainsi, c’est parmi les 18-24 ans que l’on trouve le plus grand nombre de personne pensant que le retour à la drachme serait une bonne chose(29 % contre 20 % en moyenne) ou que la sortie de l’Union serait une bonne chose (21 % contre 15 % en moyenne).
Les 18-24 ans sont cependant les moins nombreux à regarder l’immigration comme un problème (66 %), ce qui les distingue cette fois nettement des 25-34 ans qui se situent même sur ce point (75 %) au dessus de la moyenne nationale (73 %).

Une protestation sans idéologie

Le système capitaliste est l’objet d’une large remise en cause. Plus d’un tiers (36 %) des Grecs jugent qu’il doit être réformé en profondeur quand un quart (26 %) répondent qu’il doit être purement et simplement remplacé par un autre système. Un quart (26 %) estiment que le système capitaliste doit être aménagé. On trouve une petite tribu d’irréductibles (3 %) pour vouloir le laisser tel.
L’idée de « taxer davantage les plus riches » est la mesure la plus largement approuvée par les Grecs (48 %), devant l’idée de « taxer davantage les entreprises et les banques » (23 %). On notera que sur ce point la position sur l’échelle gauche/droite ne fait apparaître aucune différence. La réduction des dépenses militaires arrive en troisième position (16 %) dans un pays où l’attachement à l’armée est particulièrement fort. Toutes les autres mesures sont rejetées (avec un taux d’approbation de 1 % pour chacune), qu’il s’agisse de l’augmentation des impôts, de la réduction des aides sociales, du recul de l’âge légal du départ à la retraite ou de la baisse des salaires.
Si la démocratie est soutenue elle n’est pas plébiscitée. Une majorité de Grecs (55 %) restent persuadés que le régime démocratique est la meilleure façon de gouverner le pays, mais l’approbation n’est pas massive. Une minorité (13 %) préfère l’option autoritaire.
Le rejet des actions violentes. Dans le répertoire des actions collectives proposées, les « actions violentes » ne sont justifiées que pour une minorité (13 %). Le recours aux « grèves » (80 %) et aux « manifestations » (90 %) est en revanche massivement approuvé.
L’immigration est perçue comme un problème (73 %) et non comme une opportunité (20 %). Cette question est utilisée ici comme un indicateur permettant d’évaluer le degré d’ouverture ou de repli d’une opinion publique au cœur d’une crise. La réponse ne prête pas à confusion. Plus répandue chez les répondants qui se situent à droite (79 %), cette opinion est cependant largement dominante chez les personnes interrogées qui se situent à gauche (69 %). Le niveau est encore plus élevé (81 %) chez ceux qui se disent favorables au retour à la Drachme.
L’attachement à l’Union européenne résiste. Seule une minorité de Grecs (15 %) regardent la sortie de l’Union européenne comme une solution acceptable, et un cinquième (20 %) souhaitent le retour à la Drachme.
Un quart des Grecs (26 %) disent ne pas être au courant du soutien apporté par d’autres pays de l’Union européenne. Cette ignorance est plus répandue chez les retraités (34 %) et chez les personnes âgées de plus de 70 ans (39 %). 

Un profond clivage sépare les salariés du public et ceux du privé

Un mécontentement de type corporatiste des salariés du secteur public. Directement touchés par les mesures les plus spectaculaires, les salariés du secteur public sont les plus nombreux à dire éprouver de la « colère » (55 %). Plus d’un quart (26 %) se disent même « révoltés » (contre 15 % des Grecs en moyenne). Les salariés du secteur public sont les plus sévères à l’égard du FMI : 81 % disent en avoir une mauvaise opinion (contre 65 % pour la moyenne nationale). C’est aussi parmi les fonctionnaires qu’est la plus répandue la thèse qui fait de la spéculation internationale la cause principale de crise (22 %, contre 12 % chez les salariés du secteur privé). Dans un contexte très massivement favorable à la manifestation (90 %) et à la grève (80 %), le secteur public affirme des opinions records, qu’il s’agisse des manifestations (97 %) et de la grève (94 %). Pour autant, lorsqu’il s’agit d’évaluer la valeur du système démocratique, les salariés de la fonction publique sont beaucoup plus nombreux (67 %) à juger qu’il demeure la meilleure façon de gouverner ce pays que les salariés du privé (52 %) et que la population en général (55 %).
Un mécontentement de type protestataire des salariés du secteur privé. En revanche, les salariés du privé sont deux fois plus nombreux à justifier le recours aux « actions violentes » (17 %) que les salariés du secteur public (8 %). Si la plupart des Grecs (73 %) admettent leur part de responsabilité dans la crise en considérant qu’ils n’ont pas été assez disciplinés au cours des années précédentes, les salariés du privé sont moins nombreux (69 %), réserve relative qu’ils partagent avec les 18-24 ans (67 %). Il est vrai que les salariés de la fonction publique et les générations les plus âgées représentent la part de la société grecque qui a pu tirer le plus grand avantage du cycle qui s’achève brutalement. C’est peut-être aussi pourquoi les salariés du privé sont une majorité à estimer nécessaires (52 %) les mesures du FMI tandis que les salariés du public sont une majorité à les juger inacceptables (57 %).
Enfin, parmi les solutions proposées pour sortir le pays de la crise, l’idée de taxer davantage les entreprises et les banques rencontre un meilleur écho chez les salariés du public (28 %) que chez les salariés du privé (20 %).

La France bénéficie d’une image exceptionnelle

L’Allemagne est fortement critiquée. Plusieurs pays et institutions ont été impliqués dans la gestion de la crise. Le jugement que les Grecs porte sur chacune de ces entités varie fortement. De tous les pays et institutions testés, c’est la France qui suscite la meilleure opinion (74 %), et de très loin, devant l’Allemagne (37 %), mais aussi la Grande-Bretagne (34 %), la Chine (44 %) ou les Etats-Unis (25 %). Même l’Union européenne (58 %) n’a pas une aussi bonne image que la France auprès du peuple grec.
Dominique Reynié,
Directeur général de la Fondapol