« Ce ne sont pas les institutions qui empêchent de conduire les réformes »

Dominique Reynié | 16 mai 2022

Dominique Reynié, Professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique

Les résultats de la dernière élection présidentielle démontrent la gravité de notre crise politique. L’abstention est devenue massive. Le vote en faveur des candidats protestataires est désormais majoritaire (55,6 % des suffrages exprimés). En vingt ans, depuis 2002, trois des cinq élections présidentielles ont débouché sur la présence d’une candidature protestataire au second tour, alimentant un peu plus chaque fois le douloureux sentiment d’une absence de programme, de débat, de choix.

Pour répondre à cela, on promet, pêle-mêle, d’organiser « un débat permanent » – sans que l’on puisse comprendre ce que cela veut dire –, d’instaurer la proportionnelle, de réviser la Constitution, d’encourager les référendums d’initiative populaire, de multiplier les assemblées délibératives tirées au sort, etc. Ces idées ne sont pas nouvelles. Elles ont en commun de supposer que nos difficultés résultent du mauvais fonctionnement de nos institutions, voire de leur caractère inadapté. C’est le raisonnement que tenaient en 2000 les promoteurs du quinquennat et de l’inversion du calendrier électoral, réformes sans effet positif, on le sait depuis, et l’on parle de revenir au septennat…

Avant de remettre en cause les institutions en place, au risque de fragiliser l’édifice, il faut se demander si la poussée de l’abstention et du vote protestataire ne vient pas en partie de la façon dont la classe politique utilise les institutions. Ainsi, la promotion du référendum est pour le moins étonnante si l’on se souvient que les pouvoirs publics ne tiennent pas toujours compte des résultats, comme on l’a vu en 2005 avec le traité constitutionnel européen ou, en 2016-2018, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. De tels comportements nourrissent la défiance à l’égard de la classe politique.

Maintes fois mesurée, si souvent commentée depuis un quart de siècle, cette défiance n’a jamais constitué un véritable objet de préoccupation pour les gouvernants. Pourtant, elle est devenue si profonde que le lien politique est désormais en péril, comme on vient de le voir lors de la présidentielle, et comme on le voit dans ces multiples protestations anomiques qu’illustrent les gilets jaunes, les zadistes, les antispécisites, black blocs, antivax, anti-passe, anti-antennes relais, anti-compteurs Linky, etc.

Dans ce contexte, il est imprudent de remettre en question nos institutions. Plus largement, la période historique est dominée par la fragilisation des organisations collectives, la déstabilisation des existences individuelles, la perte des repères. Au contraire, les institutions existantes retrouveront leur pertinence si nous en réaffirmons la valeur, si nous démontrons la centralité du suffrage universel, de l’élection, de la démocratie représentative avant de nous aventurer vers le tirage au sort, le référendum et la démocratie directe ; cela implique aussi de penser davantage à l’humble citoyen, celui qui s’enquiert des affaires de la Cité mais que sa propre vie occupe beaucoup, plutôt que d’imaginer son remplacement par un hypothétique super-citoyen qui serait capable de délibérer en dehors de ses heures de travail, après avoir fait ses courses, s’être occupé de sa famille, de ses amis, ses loisirs… Le retour de la confiance passe par des gouvernants qui assument pleinement leurs responsabilités en accomplissant le mandat qui leur a été confié par les électeurs. Ce ne sont pas les institutions qui empêchent de conduire les réformes jugées nécessaires, ce sont les gouvernants qui échouent à les conduire. Nos échecs viennent pour une bonne part d’un usage du pouvoir excessivement étatisé, centralisé, parisianisé, qui prétend s’occuper de tout, sans y parvenir bien sûr, ce qui ne manque pas d’accroître l’amertume des citoyens. Avant de toucher aux institutions ou d’en inventer de nouvelles, nos gouvernants devraient faire l’effort de mieux partager avec les collectivités locales les pouvoirs, les ressources fiscales et les responsabilités afférentes. Avant de remettre en cause nos institutions, notre classe politique serait bien inspirée de renforcer la place et le rôle des corps intermédiaires, des partis, des syndicats, notamment en les aidant à s’émanciper d’un système de financement qui, sous les traits rassurants d’une rente, les dispense en fait de cultiver intensément ces relations avec le corps social, avec sa vitalité sans lesquelles le lien de représentation ne peut être. Il n’y a pas de confiance sans réciprocité. Les gouvernés auront à nouveau confiance dans les gouvernants quand les gouvernants accepteront de faire confiance aux gouvernés.

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