Charles Jaigu : « La grande misère de l’université “inclusive” »

Charles Jaigu, Nathalie Heinich | 15 décembre 2021

CHRONIQUE - Il faut défendre la liberté académique des chercheurs face à l’injonction qui leur est faite de mener des travaux conformes à l’idéologie woke. Nathalie Heinich s’en explique.

Présidentielle oblige, espérons que l’université trouvera sa place au tout premier rang des sujets prioritaires, urgents, et impérieux. Sélection en première année, augmentation des tarifs, autonomie des moyens, désyndicalisation des conseils d’administration et des commissions de recrutement, la liste est longue des réformes inflammables. Mais l’un des sujets qui inquiète le plus en ce moment est le danger qui plane sur la liberté académique. Rien d’étonnant à cela. Les universités sont depuis toujours le principal champ de bataille des guerres idéologiques, partout dans le monde. Dans les pays arabes, les fondamentalistes musulmans ont noyauté les campus à la vitesse de l’éclair. L’interview accordée au Figaro (nos éditions du 4 juin 2021), par l’universitaire américaine d’origine palestinienne Lama Abu-Odeh, professeur de droit à Georgetown, en faisait le récit glaçant. Les exemples des combats engagés par les avant-gardes de l’extrême droite religieuse ou de l’extrême gauche contre des mandarins honnis sont donc légion. N’oublions pas ces étudiants chinois de 1966 qui ont collé sur les murs de l’Université de Pékin des dazibaos dénonçant la mainmise de professeurs embourgeoisés sur l’enseignement du marxisme. Mao y vit une bonne occasion de remettre tout le monde dans le sens de la marche et ce fut le début de la Révolution culturelle. On pourrait même remonter à la Révolution, quand les conventionnels détruisirent ces foyers d’autonomie girondine qu’étaient à leurs yeux les universités d’Ancien Régime. Ils les mirent sous tutelle jacobine, et ils confisquèrent le précieux patrimoine qui leur assurait le gîte et le couvert. Qui se souvient que la rue de l’Université s’appelle ainsi parce qu’elle appartenait à la Sorbonne ? Mais ne remontons pas plus dans le temps. La soumission de l’université française à l’État a des inconvénients, mais le système américain qui nous a fait rêver permet aussi aux grandes entreprises, et notamment aux Gafam, d’imposer un cahier des charges tendancieux.

En réalité, ce n’est pas à l’État, pas plus qu’au marché, de dicter à l’université sa place : c’est à elle de se construire une autonomie de moyens qui garantisse sa liberté académique, autrement dit, son choix de créer ou non des disciplines nouvelles, et d’encourager telle ou telle recherche. L’université doit pouvoir vivre des contributions sérieuses de ses étudiants, du rendement de ses investissements de long terme (immobilier, Bourse), et des dons de ceux qui croient en elles. En France, l’École d’économie de Toulouse, cofondée par Jean Tirole, est un exemple intéressant de ce modèle à but non lucratif.

Mais penchons-nous sur les combats d’aujourd’hui. La sociologue Nathalie Heinich a le courage de s’atteler à cette tâche. Elle l’a fait en publiant en février dernier un manifeste anti woke, intitulé Ce que le militantisme fait à l’université (Éditions Gallimard). Elle continue dans une note publiée par la Fondation pour l’innovation politique. Sans relâche, elle et ses collègues de l’Observatoire du décolonialisme, nous alertent sur la force contagieuse du puritanisme égalitaire qui ravage les campus outre-Atlantique. Heinich cite de nombreux exemples éloquents, qui montrent que le monde académique est désormais dominé par le seul impératif de lutte contre les discriminations, au point de ringardiser ce qui devrait être l’objectif unique de tout recrutement universitaire : le mérite scientifique.

Et cela touche aussi les sciences de la nature. Saviez-vous que « les appels à projets internationaux en biologie et en physique exigent désormais une déclaration relative aux effets positifs du projet sur la lutte contre la discrimination due au genre » ? Ou que « l’administration universitaire impose aux jurys de soutenance ou de recrutement une stricte parité, au mépris de la loi qui ne parle que de représentation équilibrée des hommes et des femmes, et au mépris surtout du critère fondamental qui seul devrait guider le choix des experts, à savoir la compétence » ? Heinich souligne la création dans les universités de « référents égalité » qui peuvent être sollicités à tout propos, y compris pour critiquer un thème retenu pour les colloques. Tout cela, nous rappelle-t-elle, sous la gouverne d’un code de l’éducation, dont la dernière mouture a été rédigée ainsi le 24 décembre 2020 « le service public d’enseignement supérieur contribue à la lutte contre les discriminations (…) à l’égalité entre les hommes et les femmes, et à la construction d’une société inclusive » . Ah bon ? Article L123 dont Heinich propose l’abrogation. De même qu’elle interroge la rédaction de la loi de 1984 qui met sous surveillance la liberté académique en demandant au professeur de respecter « le principe de tolérance » .

Que se passe-t-il si l’enseignement d’une vérité n’est pas toléré par des élèves ? Ils s’en vont, et le professeur reste. « Cette évidence risque d’être de plus en plus ignorée par des générations de chercheurs si on ne fait rien pour le rappeler » , met en garde Heinich à l’attention de ses collègues qui « attendent que ça passe » . Elle insiste pour dire qu’elle n’est pas de droite, mais elle constate, presque à regret, qu’elle est essentiellement relayée par la droite, qui, seule, prend la mesure de son propos. Cela ne l’arrange pas, car la droite est minoritaire dans le monde universitaire. « Mes adversaires au sein de l’université n’attendent qu’une chose : pouvoir dire que je suis de droite, voire d’extrême droite ; pourtant, je me réclame depuis le début d’une vieille tradition de la gauche républicaine, laïque, et universaliste » , nous assure-t-elle.

Parmi les suggestions de Nathalie Heinich, relevons celles-ci : soutenir l’organisation des savoirs par disciplines et limiter l’organisation par objets (studies) à des équipes temporaires. Réaffirmer le seul critère de la compétence du chercheur dans la cooptation des jurys de soutenance et de recrutement (la parité et la diversité étant secondaires), rappeler dans les directives le devoir de « neutralité axiologique » du savant. Le savant n’est pas un politique, il n’est pas un militant, il n’est pas un académo-militant. Cette obligation ne le prive pas d’un engagement dans l’expression d’une vérité scientifique qu’il croit devoir défendre en dehors des cercles académiques. La liberté d’expression, bien précieux du citoyen, s’exerce en dehors des cours et des jurys. Nathalie Heinich souligne qu’elle ne saurait être confondue avec la liberté académique, bien précieux du professeur. Celle-ci est de moins en moins comprise au sein même de l’université.

Lire l’article sur lefigaro.fr.

Nathalie Heinich, Défendre l’autonomie du savoir, (Fondation pour l’innovation politique, novembre 2021).

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