Comment les régimes autoritaires menacent les démocraties

Dominique Reynié, Sirine Azouaoui | 03 janvier 2023

En bref : - Les démocraties sont aujourd’hui dans « une situation périlleuse », à cause des crises politique, climatique et sanitaire récentes. - La définition de « démocratie » évolue constamment, et elle se redéfinit aujourd’hui autour de plusieurs approches : illibéraliste, climatique et technophile. - Les démocraties doivent aujourd’hui rivaliser avec des systèmes non-démocratiques qui sont aussi performants, voire plus, et très prospères. - La technologie est utilisée par des régimes autoritaires pour injecter de la division et du chaos dans les démocraties, ou retirer de grandes masses d’informations. - La démocratie a besoin de performances de court ou moyen terme… incompatibles avec les mesures à prendre pour le climat : leur efficacité ne se verra que sur le long terme.

Guerre en Ukraine, réchauffement climatique, pandémie de Covid-19… Les événements récents fragilisent les régimes démocratiques. Ces derniers seraient actuellement dans « une situation périlleuse », selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, qui a mené une enquête sur la démocratie dans 55 pays. Malgré un attachement clair des citoyens à ce modèle, « les États démocratiques doivent résister à des crises internes et des mutations délicates qui bouleversent leurs fondements », explique le politologue.

Vous avez étudié la démocratie dans 55 pays. Quelle définition donneriez-vous de ce régime ? 

La démocratie est un régime qui repose sur un principe et un mécanisme : le principe, c’est la souveraineté populaire ; le mécanisme, c’est la désignation des gouvernés par les gouvernants. Dans l’histoire du fait démocratique, on compte deux grandes filiations. La première conduit à penser qu’il n’y a de démocratie pleine et entière que la démocratie d’assemblée, où le peuple se réunit, délibère et décide sans représentant. La deuxième, c’est le gouvernement représentatif, élu avec des élections compétitives, ce que nous vivons aujourd’hui dans les démocraties libérales.

Il y a des enjeux politiques forts dans la façon de définir la démocratie, de s’approprier le terme. La Chine se décrit notamment comme une « démocratie socialiste », dans quel but ? 

Comme pratiquement toutes les notions utilisées en politique, les définitions sont traversées par des conflits d’interprétation. La Chine parle de voie socialiste ou chinoise de la démocratie, qui se pose comme une conception alternative, parce qu’il y a une bataille planétaire pour savoir quelle puissance peut conduire le monde et à partir de quel modèle. Comme autrefois les « démocraties socialistes », c’est une façon de dire qu’il existe une autre forme que la démocratie occidentale – et plus particulièrement, américaine – et donc une façon de contester l’ordre du monde.

Est-ce que la notion de démocratie a évolué au cours de l’histoire ? Assiste-t-on aujourd’hui à de nouveaux discours de redéfinition de la démocratie ? 

La démocratie n’a pas cessé d’évoluer, même en tant que gouvernement représentatif, que ce soit par l’élargissement du droit de suffrage, par la multiplication des élections… Aujourd’hui, on remarque plusieurs éléments d’évolution possibles. En premier, le passage de nos régimes libéraux pluralistes vers des régimes « illibéraux », comme celui de Viktor Orbán en Hongrie. L’illibéralisme, c’est une démocratie avec des élections, mais sans respect pour l’État de droit (remise en question de l’indépendance des juges et des médias, mode de scrutin favorisant la réélection des sortants…).

On trouve également de nos jours le discours d’un au-delà de la démocratie basé sur l’impérieuse nécessité de préserver l’environnement. Les citoyens étant soupçonnés de voter comme des consommateurs, on imagine abandonner la démocratie électorale pour la remplacer, par exemple, par un système de tirage au sort.

Un troisième élément d’évolution peut être une approche technophile. Au début du XXIsiècle, la numérisation a ravivé l’espoir d’un possible retour à la démocratie directe, et la naissance du web a enflammé le rêve du vote par internet. Il est moins prégnant aujourd’hui, car d’autres enjeux entrent désormais en compte : le piratage, l’espionnage, les inégalités, l’achat des votes, la pression au domicile des électeurs…

Dans votre étude, vous évoquez la situation actuelle « périlleuse » des démocraties. Quel est l’état du régime dans le monde aujourd’hui ? Le modèle est-il vraiment remis en question de façon inédite, y compris au sein des pays démocratiques ? 

La démocratie est un régime fragile, par essence : il ne tient pas sans l’adhésion ou le consentement des gouvernés. On assiste à des phases historiques de transformation sociale : depuis l’entrée de la Chine à l’OMC, la globalisation a fourni aux puissances émergentes des ressources considérables. Nous devons dès lors faire face à des pays qui ne sont pas des démocraties, ce qui n’est pas nouveau, mais qui sont prospères, ce qui est inédit. Si l’URSS n’était pas prospère, la Chine est un pays totalitaire capable d’un enrichissement rapide, et d’une intelligence créatrice qui n’est plus à démontrer. Nous sommes donc dans une phase historique différente, où les démocraties doivent rivaliser avec des systèmes non-démocratiques qui sont aussi performants, voire plus, selon les registres de comparaison.

Par ailleurs, les démocraties font face à de multiples crises internes. Ces régimes sont exposés à des mouvements migratoires, naturels mais compliqués, impliquant des bouleversements culturels qui peuvent les déstabiliser. Ces États restent prospères, mais ils sont confrontés à des mutations complexes. Les populations ont vieilli, les systèmes sociaux deviennent plus coûteux. Les paramètres de certains systèmes, comme la retraite, sont modifiés, au risque de provoquer d’importantes protestations.

Malgré ces enjeux communs aux démocraties libérales, les pays du nord de l’Europe semblent se démarquer par la perception positive de leur régime et de leurs institutions. Avez-vous des éléments d’explication ?

Les démocraties du Nord sont plus consensuelles : elles sont moins dépensières, et engagent plus la responsabilité de leurs élites. Elles ont aussi des systèmes moins prometteurs et donc moins déceptifs, fondés sur des coalitions parlementaires, et non pas autour d’un chef élu au suffrage universel direct, supposé répondre à beaucoup de nos problèmes. Ce sont quelques éléments de compréhension des différences. On pourrait aussi citer d’autres aspects économiques ou culturels, à savoir des explications qui passent par le protestantisme ou la place du commerce, par exemple.

Les pays autoritaires tentent activement de bouleverser les régimes démocratiques. Ce n’est pas un fait nouveau, mais la technologie joue aujourd’hui un rôle important. De quelle manière et avec quels outils ? 

Ces pays non-démocratiques, enrichis par la globalisation, sont beaucoup plus puissants, et plus sûrs d’eux. Ils ont clairement une visée de redistribution du pouvoir à l’échelle du monde au profit des pays émergents, qui sont en général, autoritaires. L’action se mène par l’industrie et le commerce, mais aussi par l’influence sur les sociétés elles-mêmes. De plus, les relations sont asymétriques, puisque les systèmes russes et chinois sont fermés. À l’inverse, nous sommes des sociétés ouvertes, donc plus faciles à pénétrer : les Russes tentent par exemple d’influencer différentes élections dans le monde. Quant à l’application mobile TikTok, elle est clairement un outil chinois de pénétration de l’espace public occidental. La technologie peut ainsi injecter de la division, du chaos, des mouvements divers, comme elle peut faire remonter de la donnée, et en tirer de grandes masses d’informations.

La guerre en Ukraine va-t-elle beaucoup bouleverser la perception de la démocratie ? 

Face à l’agression russe, nous aurions pu avoir un effondrement des démocraties refusant de perdre le gaz, le pétrole. Ça n’a pas été le cas. Les démocraties se sont montrées plus résistantes qu’on ne le croyait : elles ont su se coordonner, faire face, virer de bord. L’OTAN s’élargit. En effet, aujourd’hui, on observe clairement un processus de démocratisation en Biélorussie et en Ukraine. La Russie manifeste également cette évolution, avec des jeunes Russes diplômés qui aspirent à plus de pluralisme, une presse plus libre, des élections honnêtes… C’est ça qui a, je pense, suscité l’alarme de Poutine, au point de vouloir briser ce voisin émancipé, engagé sur le chemin occidental de la démocratie libérale et de l’OTAN.

Comment imaginez-vous l’évolution de la démocratie ? Quels enjeux risquent de faire vaciller les systèmes démocratiques dans le futur ? 

Ma thèse consiste à penser que les régimes démocratiques ne résisteraient pas à une expérience durable de régression matérialiste. La démocratie s’est installée dans des périodes de progrès. La culture civique s’est enracinée et développée, avec un droit de vote de plus en plus étendu, dans des pays de plus en plus riches… Si le processus est partiellement inversé, avec des études et des dépenses de santé plus chères, une retraite plus tardive, etc., je ne sais pas comment la démocratie s’en sortira. Est-ce qu’on a, pour autant, fait le deuil d’une époque d’abondance ? Ce n’est pas sûr.

Une autre question se pose également : la question climatique. Compte tenu de l’enjeu, les politiques publiques annoncées ne sont pas là pour cinq ans mais, de facto, pour toujours. Je ne vois pas comment les démocraties parviendront à faire accepter une forme de décroissance éternelle. Comment demander aux citoyens de ratifier électoralement l’abandon de certains avantages consistants, sans jamais pouvoir vérifier le résultat de leurs efforts ou leurs sacrifices ? La démocratie a besoin de performances de court ou moyen terme. Actuellement, on tente d’expliquer qu’on ne pourra plus les garantir : c’est l’apparition d’un problème systémique, majeur, qui menace la survie du système démocratique, fondé sur le consentement des gouvernés.

 

Retrouvez l’entretien sur polytechnique-insights.com

Dominique Reynié (dir.), Libertés : l’épreuve du siècle, (Fondation pour l’innovation politique, International Republican Institute, Community of Democracies, Konrad-Adenauer-Stiftung, Genron NPO, Fundación Nuevas Generaciones, República do amanhã, janvier 2022).

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