« Comprendre le “wokisme” et le réfuter »

Paul Sugy | 05 août 2021

CHRONIQUE - Dans deux notes rédigées pour la Fondation pour l’innovation politique, Pierre Valentin dissèque le subterfuge qu’est le wokisme et donne des clefs pour le combattre efficacement.

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L’athlète américaine Raven Saunders profite de sa médaille aux Jeux olympiques de Tokyo en lancer de poids, pour manifester son opinion « woke ». Août 2021. Pour qui suit d’assez près la chronique hélas quotidienne de ses errements, la gauche « woke » n’a que peu de secrets tant ses obsessions répétitives rendent ses assauts prévisibles. Récemment encore, il s’est trouvé des bonnes consciences pour s’inquiéter du consentement de Blanche-Neige au baiser de son prince : l’ironie veut que cette «indignation » ait été préalablement imaginée sous forme parodique par des internautes facétieux, avant même que des militants s’emparent du scandale – au premier degré, cette fois.

Si donc les motifs de ses crises d’urticaire, ainsi que ses méthodes (que l’on a longtemps crues cantonnées aux campus américains et que l’on voit pourtant avec inquiétude s’importer chez nous: culture de l’annulation, chasse aux sorcières, préférence pour l’entre-soi « non mixte »…), sont déjà bien connus, restait à comprendre les conditions sociales, culturelles et même psychologiques du succès du « wokisme ». À quoi s’attelle avec brio le jeune Pierre Valentin, qui vient de publier pour le compte de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol, think-tank) deux notes remarquables sur les origines de ce mouvement et les raisons de son influence.

Méfiance vis-à-vis du savoir

L’étudiant en sciences politiques retrace d’abord l’origine du mot lui-même, qui n’a pris que très récemment un tour péjoratif : apparu dans un clip de R’n’B afro-américain en 2008, le terme « woke » a été popularisé puis repris en chœur par de nombreux activistes antiracistes aux États-Unis et en particulier ceux du mouvement Black Lives Matter. Ainsi, rester « woke » (« éveillé »), assurent les partisans de cette notion, c’est avoir «conscience» de la perpétuation de schémas de domination appelant à une vigilance voire à une lutte permanente.

De cette attitude militante, Pierre Valentin dissèque sans pitié les subterfuges et les opportunismes, s’appuyant pour ce faire sur les contributions précieuses de plusieurs auteurs américains non traduits et encore trop peu connus du public français, en particulier Helen Pluckrose et James Lindsay (qui s’étaient illustrés déjà en prenant au piège certaines revues universitaires au moyen d’un canular savoureux).

L’architectonie du système de pensée « woke » repose sur quelques soubassements très simples, mais qui, pour discutables qu’ils soient, n’en donnent pas moins à leur adeptes une forte autorité puisqu’ils permettent de jeter le soupçon sur la quasi-totalité de nos certitudes politiques : le savoir, estiment-ils, est moins le fruit d’une recherche universelle de la connaissance que d’une lutte de pouvoirs. Les distinctions et les hiérarchies sont donc d’emblée suspectes ; et avec elles le langage et la culture, accusés au fond d’être les instruments de pouvoir des « classes dominantes ».

De là aussi un rejet de l’idée même de norme, évincée au seul motif qu’il existe toujours des exceptions :  « Le schème est identique, quel que soit le sujet : commencer par dénicher une norme ou un idéal, puis mettre constamment en avant des individus qui sont en dehors de cet idéal en insistant sur leur souffrance en tant que personnes marginalisées », note l’auteur dans un amusant mode d’emploi à l’usage des apprentis « woke ».

La logique de la victime

Mais le succès d’un tel modèle explicatif tient aussi à plusieurs paramètres exogènes. Il s’agit d’une part de l’émergence des nouveaux réseaux d’information et de communication, qui survalorisent les contenus viraux, et donc l’émotion et son corollaire presque inséparable : l’indignation. D’autre part, l’affaiblissement des liens collectifs et l’émergence en réaction d’une  «bureaucratisation des rapports sociaux » permet, détaille Pierre Valentin, de banaliser le recours en cas de conflit à l’arbitrage d’une tierce personne. Le tout avec pour toile de fond la victoire de « la logique de la victime » (dont le statut s’est sacralisé) sur celle de l’honneur (jugée désuète) : voilà comment prospère la recherche incessante chez les militants « woke » de nouvelles «offenses » contre lesquelles il convient d’exiger « réparation » auprès de l’administration (celle d’abord des universités, puis des grandes entreprises et de plus en plus désormais celle des États).

De là cette hypothèse psychologique : les tenants du «wokisme» seraient d’abord les héritiers d’une génération de nantis ayant eu tendance à surprotéger leurs enfants, ceux que la langue de Shakespeare appelle les « helicopter parents ». S’appuyant cette fois sur les observations du psychologue Jean Piaget, l’auteur avance que « chez les enfants des classes aisées, l’érosion progressive du temps moyen de leurs instants de jeu libre empêcherait le bon développement de l’enfant. Qui garderait, une fois adolescent et jeune adulte, le besoin de régler ses désaccords avec ses semblables par le recours à une intervention extérieure, souvent issue d’une autorité formelle ».

L’humour, arme anti-woke létale

En vulgarisant et en rendant accessibles au public francophone de nombreux travaux essentiels sur ce phénomène qui ne laisse pas d’agiter, parfois violemment, la vie intellectuelle de chaque côté de l’Atlantique, Pierre Valentin rend là un immense service à tous ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des sophismes de la pensée « woke » – voire y répondre. Il observe enfin fort justement que  l’un des meilleurs antidotes connus à ce jour reste l’humour, et il importe de noter le succès récent de nombreux comptes satiriques sur les réseaux sociaux, qui ont au moins le mérite de souligner la pauvreté du procédé: dès lors, en effet, que toute référence à une quelconque norme atteste d’une probable oppression, l’étendue des indignations possibles semble sans limite. Et il y a urgence à refermer la boîte de Pandore.

Lisez l’article sur lefigaro.fr.

Pierre Valentin, L’idéologie woke. Anatomie du wokisme (1), (Fondation pour l’innovation politique, juillet 2021).

Pierre Valentin, L’idéologie woke. Face au wokisme (2), (Fondation pour l’innovation politique, juillet 2021).

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