Dominique Reynié : « Il n’y a pas de figure qui domine la représentation de la droite »
Dinah Cohen, Dominique Reynié | 26 octobre 2021
ENTRETIEN - Pour le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, la France est clairement à droite, mais ne trouve pas son reflet dans une offre politique organisée.
Professeur à Sciences Po, Dominique Reynié est directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.
LE FIGARO. – Vous affirmez dans cette étude que « la société française est clairement à droite ». Par quels biais le démontrez-vous ?
Dominique REYNIÉ. – Cette droitisation se manifeste sur plusieurs plans. Le premier est celui de l’autopositionnement sur l’axe gauche-droite. Vient ensuite l’orientation électorale des personnes interrogées. Les préférences exprimées révèlent une France largement à droite, notamment chez les moins de 35 ans. Enfin, le troisième plan concerne la nature des préoccupations.
On ne peut qu’être frappés par le haut niveau qu’occupe le trio immigration, sécurité, islam. Lorsque l’on compare aux vagues précédentes, on voit la poussée spectaculaire de ces thèmes dans l’opinion. Or ce sont des thèmes que le débat public classe à droite. Ils pourraient être de gauche, mais la gauche ne les prend pas en charge.
Y a-t-il aujourd’hui, dans le paysage politique français, une incarnation de cette droite ?
Il n’y a pas de figure dominant la représentation de la droite, et c’est une des caractéristiques de la situation actuelle. La France est de droite comme elle ne l’a probablement pas été depuis longtemps, mais cette droitisation ne trouve pas son reflet dans une offre politique de droite organisée, capable de représenter et de tirer le bénéfice de cette mobilisation d’opinion. Il y a une espèce de floraison des sensibilités de droite, au moment où les Français n’ont plus un seul grand parti de droite et n’ont plus de grands leaders de droite.
La gauche paye-t-elle les conséquences de ce vide laissé sur les sujets d’immigration et de sécurité ?
La gauche s’est clairement privée d’un ressort essentiel en refusant de prendre en charge des thématiques dont la prise en compte est jugée non négociable par une très large partie des Français. De ce fait, elle s’oblige elle-même à se mouvoir dans un système d’enjeux beaucoup plus étroit en récusant a priori ces préoccupations jugées irrecevables ou fantasmées.
L’étude montre que les classes populaires se retrouvent plus à droite. Comment l’expliquer ?
Sur les sujets qui touchent au pouvoir régalien, notamment la sécurité, il est difficile pour les classes populaires d’admettre que l’État n’est pas en mesure de déployer ses compétences avec l’efficacité attendue de l’autorité souveraine. Inévitablement, la tentation existe d’attribuer cette faible capacité à la mauvaise volonté ou au désintérêt des gouvernants. La gauche n’étant pas engagée sur ces sujets pourtant essentiels pour ceux qui vivent ces difficultés, la droite n’étant pas «ultralibérale», comme l’on dit, mais «social-étatiste», cette dernière n’offre pas un visage que les classes populaires pourraient juger repoussant. Elles peuvent même espérer de la droite une réaffirmation du pouvoir régalien. En revanche, à force d’avoir pris position contre, la gauche en est désormais jugée incapable.
La tentation de voir émerger un candidat hors parti touche aussi une grande partie des Français (43 %). D’où vient cette volonté de sortir des cadres plus traditionnels ?
C’est une confirmation de la défiance spectaculaire à l’égard des partis politiques. Tout ce qui est le produit de cette organisation de la vie publique fait aujourd’hui l’objet d’un rejet. Si bien que le fait d’être soutenu par un parti vous associe aussitôt au fait d’être issu d’un monde politique de professionnels dont on ne veut plus. En 2017, la victoire d’Emmanuel Macron s’est précisément faite sur ce modèle-là. Cela a été commenté comme une sorte d’accident lié à une situation très contingente, annonçant donc la fin de la parenthèse et le retour au «tic tac» de l’alternance droite/gauche. Pourtant, cinq ans après l’élection d’Emmanuel Macron, l’attente d’un candidat hors parti domine toujours. Dans l’opinion, on ne trouve donc pas trace d’un regret du système classique auquel on ne paraît plus reconnaître la capacité de réguler la vie politique.
Même président, Emmanuel Macron a d’ailleurs su garder cette distance. Il n’est toujours pas l’homme d’un parti. À côté, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon semblent finalement avoir trouvé leur place dans la mécanique générale. Ce sont des figures de l’antisystème absorbées par le système, suscitant un fort scepticisme au sein de leurs propres troupes.
Éric Zemmour peut-il profiter du rejet des partis dont a bénéficié Emmanuel Macron en 2017 ?
Emmanuel Macron est le fruit d’un système qui s’est délité avant 2017 et n’a pas réussi à se reconstituer depuis. Le système solide s’est liquéfié et il est resté liquide depuis. C’est la raison pour laquelle de nouveaux acteurs parviennent à prendre position dans le jeu alors qu’ils n’y seraient pas parvenus il y a dix ou quinze ans. On va donc assister à une phase d’apparitions de figures, éphémères pour certaines, réussissant peut-être à s’installer pour d’autres. Éric Zemmour est la première et principale figure de ce type ; celle du candidat hors système, plus éloigné du monde politique que les personnalités tirant la rente de la posture antisystème. Éric Zemmour partage cette position originale avec Emmanuel Macron.
Les utilisateurs des réseaux sociaux seraient davantage tentés par la posture électorale protestataire. Comment établissez-vous ce lien ?
C’est un phénomène qui prend de l’importance, notamment auprès des nouvelles générations. Des lignes se croisent, associant le rejet du système politique et le rejet du système médiatique. À la dénonciation du fonctionnement des partis et du Parlement, dans l’idéalisation d’une politique faite de référendums et d’assemblées constituantes, correspond la dénonciation des médias professionnels. La crise de la représentation politique recoupe une crise de la représentation médiatique. De ce point de vue, le fait qu’Éric Zemmour vienne du journalisme est intéressant.
Lire l’article sur lefigaro.fr.
Dominique Reynié (dir.), 2022, le risque populiste en France (vague 5), (Fondation pour l’innovation politique, octobre 2021).
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